ETUDE

SUR L'INFLUENCE

DE LA

LITTÉRATURE FRANÇAISE

EN HONGRIE

A LA MEME LIBRAIRIE DU MÊME AUTEUR

Lessing et l'Antiquité, 2 vol., 1894-1897 7 fr.

Quid Herdepus de antiquis scriptoribus senserit, 1902. 3 fr. La Hongrie littéraire et scientifique, 1896 5 fr.

(Ouvrage couronné par l'Académie Française.)

A LA LIBRAIRIE ALCAN

Histoire de la littérature hongroise. —Ouvrage adapté du hongrois, 1900 10 fr,

ÉTUDE

SUR L'INFLUENCE

DE LA

LITTÉRATURE FRANÇAISE

EN HONGRIE

(1772-1896)

THÈSE PRESENTEE A LA FACULTE DES LETTRES DE LUNIVERSITÉ DE PARIS

I. KONT

AXCIEN ÉLÈVE DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS I AGRÉGÉ DE l'dNIVERSITÉ

PROFESSEUR AH COLLÈGF, ROLLIN, DOCTEUR DE l'uNIVERSITÉ DE BUDAPEST LAURÉAT DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

PAHLS ERNEST LEROUX, ÉDITEUR

28, HUE BO.NAI'ARÏK, 28

1902

A MON CHER MAITRE

M. E. LICHTENBERGER

PROFESSEUR A l'uNMVERSII É DE PAUI5

A MONSIEUR

COLOMAN SZILY

SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE LACADÉMIE HOXCROISE

HOMMAGE RESPECTUEUX.

PRÉFACE

Le livre que nous ptésentons au public est un chapitre de l'histoire du rayonnement de l'esprit français en Europe. On connaît, dans ses grandes lignes, l'influence considérable que la littérature française a exercée dans les pays dont la vie intellectuelle nous occupe le plus ordinairement; on la connaît moins dans la partie orien- tale de l'Europe, notamment en Hongrie. Elle mérite pourtant d'y être étudiée. Fin effet, malgré le voisinage de l'Autriche et de l'Allemagne, la Hongrie a tourné de bonne heure ses regards vers la France. Ses premiers hommes de lettres pour affranchir le pays du joug alle- mand, au moins intellectuellement, inaugurèrent, vers la fin du règne de Marie-Thérèse la renaissance littéraire hongroise à l'aide des œuvres françaises. Les grands écri- vains du xviii" siècle. Voltaire en tête, puis Rousseau, Montesquieu, les Encyclopédistes, les conteurs comme Marmontel, les poètes élégiaques furent ceux qui don- nèrent d'abord l'impulsion. Il est vrai qu'au début du xix" siècle, la gloire de VVeimar s'imposa, mais vers 1830, lorsque les œuvres de l'Ecole romantique française com- mencèrent à être connues à l'étranger, l'esprit germa- nique perdit de son influence. Depuis cette époque, poètes et écrivains hongrois s'inspirent de préférence de la litté- rature française. Le mouvement imprimé par les drama-

II PRÉFACE

tiirges et les romanciers magyars dans la première moitié du xix" siècle, est loin de s'alï'aiblir dans la seconde. On peut donc constater que la littérature française n'a pas fait seulement oiïîce de marraine auprès de la littérature nais- sante des Magyars, mais qu'elle a influé, pendant plus d'un siècle, sur le mouvement littéraire et intellectuel hongrois. L'histoire de cette influence n'est pas encore écrite ; elle est cependant recoHnue de bonne grâce aux bordsdu Danube. En effet, les historiens ont dénommé le premier groupe littéraire qui a secoué le pays de sa torpeur, et qui, par ses traductions et ses adaptations, a préparé la voie aux talents plus originaux : V Ecole française. Ils nous disent souvent que le génie français n'ayant exercé qu'un empire intellectuel, fut toujours accueilli avec faveur, mais que l'aversion contre toute influence allemande pro- longée est pour ainsi dire innée dans la race magyare, qui ne peut pas oublier les prétentions politiques de FAutriche et ses tendances germanisatrices. C'est pour- quoi la France apparut de tout temps aux Magyars comme un phare lumineux, alors même qu'on ne pouvait guère parler d'une littérature hongroise. Si le hasard seul fit que ce fut un pape français Sylvestre II (Gerbert) qui envoya la couronne et le titre a apostolique » à Saint Etienne, il n'en est pas de même sous les Arpâd (1 000-1301) des relations suivies des grands Ordres français avec la Hon- grie, ni de l'avènement au trône magyar de la maison d'Anjou de préférence à ses rivales bavaroise et tchèque (1308-1382;. Et lorsque la Réforme secoue le pays tout entier, il n'est pas moins symptomatique de voir la fer- veur avec laquelle la pure race magyare embrasse la doc- trine de Calvin ; il est important de constater qu'un des premiers ouvrages hongrois qui comptent est justement la traduction de Y Institution cJn'étienne; qu un des plus

PRÉFACE îtl

beaux monuments de la poésie lyrique religieuse est radaj)tation des Psauwes de Marot et de Bèze avec la musique de Bourgeois et Goudimel (1607) et que le pre- mier ouvrage philosopliique hongrois, V Encyclopédie de Jean Cseri (1655) est inspiré par Ramus et Descartes. Lorsque la Hongrie, souffrant de la domination turque et môme menacée d'une germanisation complète par l'Au- triche, se révolte contre les Habsbourg, les chefs magyars tournent leurs regards vers Louis XIV qui leur envoie, outre des secours en argent, d'éminents hommes de guerre et des ingénieurs qui donnent à la Cour de Râkoczy une allure toute française. C'est à Paris que ce prince malheu- reux viendra se réfugier et son fidèle « gentilhomme de la Chambre », Clément Mikes, y fera connaissance avec la lit- térature française et écrira plus tard dans son exil à Ro- dosto, ces Lettres de Turquie^ chef-d'œuvre de la prose hongroise du xviii" siècle, l'on rencontre des traces évi- dentes d'un commerce assidu avec les épisloliers français.

Avant la fm du xviii' siècle cependant, comme il n'exis- tait pas de vie littéraire hongroise proprement dite, Fintluence française n'est qu'intermittente, souvent éphé- mère. Mais elle prend corps, et s'établit définitivement vers 1772, date que l'histoire littéraire regarde comme le commencement d'une ère nouvelle. Nous avons adopté cette date pour notre travail que nous faisons cependant précéder d'une Introduction nous retraçons aussi briè- vement que possible la civilisation hongroise avant le renouveau, en insistant sur les rapports intellectuels des deux pays. La grande importance des œuvres de VEcole française sera ainsi mieux comprise, parce qu'on verra à quelles circonstances extérieures on la doit.

Au point de vue spécial nous nous plaçons, un mor- cellement trop menu du siècle qui fait l'objet de notre

IV PRÉFACE

enquête eût été nuisible. Nous divisons donc notre ouvrage en deux parties : la première commence avec les œuvres de Georges Bessenyei, chef de V Ecole française^ la seconde avec l'avènement de V Ecole romantique. Dans les deux parties nous étudions uniquement l'influence exercée par la France sur la littérature ; dans un seul chapitre (Les Bévolutionnaires) nous avons consacré quelques pages au mouvement politique issu de la Révolution française ; mais, encore, c'est l'aspect littéraire (brochures et pamphlets) que nous avons voulu mettre en lumière.

Nos sources sont principalement hongroises. Nous n'avons pas cependant négligé ce qui a été écrit en France et en Allemagne soit sur l'histoire, soit sur la littérature magyares. Une partie des ressources bibliographiques a été mise à notre disposition parFéminent secrétaire per- pétuel de l'Académie hongroise, M. Coloman Szily, ce dont nous le remercions vivement. Pendant nos voyages d'études à Budapest, les bibliothécaires du Musée national et de FAcadémie nous ont facilité les recherches. Nous tenons à exprimer ici notre reconnaissance à MM. Fejér- pataky, Schônherr et Sebestyén du Musée national et à M. Heller de FAcadémie. MM. Frakndi, Marczali, Bayer, Z. Ferenczi, Szigetvâri etMorvay de Budapest, MM. Széchy, et Mârki de Kolozsvâr nous ont fourni de nombreux ren- seignements au cours de notre travail. Qu'ils veuillent bien accepter toute notre gratitude pour leur concours qui nous a été très précieux \

Paris, le 27 oclobre 1901. !• K..

1. Pour la prononciation des mots hongrois, il importe de faire les remarques suivantes : Toutes les lettres se ■prononcent : a = a anglais dans fall ; à = a ; ai et ay = ; e = ê ; ei et ey = ; ô = eu ; ew, eii (dans les noms propres)= eu; u = ou ; û = u ; c et cz = ts ; ch (dans les noms propres) = tch ; es = tch ; gy = dj ;h (toujours aspiré) ; j (comme en allemand) ; ny = gn ; s = ch ; sz = s ; zs = ; ty = tié ;ly = gl italien.

INTRODUCTION^

I

;iooo-i30i).

Une tribu asiatique appartenant à la grande famille ouralo- altaïque fit, il y a mille ans, invasion en Europe. Partie des environs de l'Oural et de la mer Caspienne, elle conquit l'ancienne Pannonie les Huns et les Avares l'avaient pré- cédée au iv*" et au vi^ siècles de notre ère. Cette tribu n'était pas très nombreuse, mais elle était vaillante et douée d'un grand sens politique. Ces qualités expliquent son établis- sement dans un pays la population indigène était beau-

1. Nous citons, une fois pour toutes, les Histoires de la littérature hongroise de Toldy, de Beôthy, de TAthenaenni (par un groupe de professeurs) et de Schwicker; les Histoires du peuple hongrois de Fessier, de Sayous et notam- ment l'Histoire nationale de TAthenaeum (par un groupe de savants) en dix volumes. Pour Tépoque des Arpâd, nous avons, en outre, consulté : Jules Pauler, A maf/yar iiemzet tôrténete az Arpdd/uizi kirâhjok alatt (Histoire du peuple hongrois sous le règne des Arpâd), 1893; Charles Szabô, A maqyar vezérek kora fL'Époque des ducs magyars), 1883 ; Arpâd Kcrékgyârtù, A miveltség fejlôdése Magyarorsznrjban (Le développement de la civilisation en Hongrie (tome I, le seul paru), 1880 : Sigismond Ormos, Arpddkori miivelo- désiink tijvténele (Histoire de la civilisation sous les Arpâd), 1881 ; Joseph Vass, Hazai es kiilfoldi iskoîfizôs az Arpôd-korszak alatt (L'enseignement national et étranger sous les Arpâd), 1862; Eugène Abel, Ef/yelemeink a kozépkorban (Nos Universités au moyen âge), 1881.

1

2 LA LITTÉKATUKE FKANÇAISE EN }10NGKIE

coii|) plus nombreuse qu'elle, ainsi que sa marche victorieuse à travers l'Europe épouvantée, et le rôle dominant qu'elle a pu conserver jusqu'aujourd'hui dans la contrée subjuguée. Aussi ne faut-il pas juger les anciens Magyars d'après les chroniques occidentales. L'épouvante qu'ils jetèrent en par- courant l'Allemagne, le Nord de l'Italie et le Sud de la France a laissé des traces dans les récits des moines dont les cou- vents eurent souvent à soufTrir de l'invasion. Les chroniqueurs les représentent comme des démons, comme les suppôts du diable, 'mangeant de la viande crue et buvant du sang. Mais si nous consultons à côté de ces chroniques, les sources grecques et arabes, notamment Léon le Philosophe et Con- stantin Porphyrogénète, nous y trouverons des témoignages sinon sympathiques, du moins plus vrais. Selon eux, les anciens Magyars étaient des hommes libres, énergiques, mais qui se soumettaient avec beaucoup de docilité à leurs chefs. La polygamie était inconnue chez eux, ils étaient sobres et d'une fidélité à toute épreuve; ils supportaient le travail et la fatigue et songeaient, dans les combats, plutôt à anéantir l'ennemi qu'à piller.

Le niveau intellectuel des anciens Magyars était certaine- ment égal, sinon supérieur à celui des habitants qu'ils ont trouvés en Hongrie. La philologie démontre que leur langue possédait dès le x" siècle, non seulement les termes de la guerre, de la vie de famille, de l'agriculture, mais encore bon nombre de vocables de la vie sociale et politique. On y remarque surtout une grande tendance à l'abstraction, à la rétlexion, preuve que la civilisation des Khazares, leurs voi- sins en Lébédie. avait laissé dans cette tribu, jadis nomade^ des traces profondes. Et quelle meilleure preuve d'intelli- gence, de bon sens et de fermeté peut-on citer que le fait d'avoir créé, un siècle après la conquête du pays, un royaume que l'Europe respecte, dont les chefs peuvent s'allier aux plus anciennes maisons princières, et dont le pouvoir cen- tralisé excite l'admiration des contemporains. Cette autorité illimitée des rois de la maison d'Arpad, cette noblesse, qui

INTRODUCTION 3

de guerrière, se fait politique et agraire, créent dans l'Europe orientale un Etat que ses alliés ne trouvent jamais en défaut et que ses ennemis redoutent.

Pour se rendre compte de l'état de la civilisation sous les Arpâd, il faut examiner ce que les Magyars ont apporté de leur mère patrie et les influences multiples qu'ils ont subies depuis la conquête jusqu'à l'extinction de la dynastie natio- nale (1301). Les traces de la culture primitive se trouvent uniquement dans le vocabulaire et dans les chroniques latines du moyen âge. Le vocabulaire montre que les sept tribus, lorsqu'elles conquirent le pays sous la conduite d'Arpâd, étaient plus civilisées ques les autres membres de la famille ougrienne. Les hommes qui composaient cette tribu n'étaient plus seulement pêcheurs et chasseurs : dans leurs pérégrina- tions à travers les empires khazare et grec, les nomades de- viennent des guerriers, capables de fonder un Etat. Leur religion se rapproche beaucoup du monothéisme. Ils adorent le génie du bien, le génie du mal, un Dieu particulier des Magyars {a marjTjavok istene) ; ils ne créent pas de nombreux mythes et écoutent d'abord avec indifférence les prédications des apôtres qui viennent pour les convertir ou qui se trouvent amenés dans le pays comme prisonniers. Ils ne les marty- risent pas, mais ils se refusent assez longtemps à abandonner la croyance des ancêtres, non pas par conviction religieuse, mais plutôt par politique.

Si nous lisons leurs" chroniqueurs, comme l'Anonyme du roi Bêla, Kézai, Thurôczi, nous voyons qu'il existait une caste de chanteurs, nommés d'abord igriczek, puis hegedôsôk^ sortes de rapsodes très bien rémunérés par les rois et les nobles et dont le prestige ne commence à baisser que vers la fin du xni'' siècle, après l'invasion des Mongols.

Ces rapsodes composaient des chants pour célébrer les grands événements de la vie : la naissance, le mariage, la mort, chants qui se rattachaient sans doute au culte des dieux. Outre cette poésie de circonstance, on distingue à travers les récits des chroniqueurs deux cycles de légendes

4 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN HONGRIE

nationales dont lun, appelé le Cyc/e des Huns, a pour héros Attila; l'autre, le Cycle des Magyars^ qui, laissant décote le grand conquérant Arpad, s'attache à son père, le duc Almos. Ces chants, mémo dans les sèches analyses des chroni- queurs, montrent une certaine beauté poétique. Comme le fait observer le poète national, Jean Arany ', qui a utilisé en partie ces légendes dans \diMortde Buda, les anciens Magyars possédaient probablement une épopée naïve qui disparut dès que le christianisme se fut répandu parmi eux. La culture latine a étouffé peu à peu le chant national et au commen- cement du xui'' siècle, l'Anonyme met une certaine fierté à déclarer que sa chronique raconte fidèlement on dirait aujourd'hui d'une façon critique la conquête du pays et non pas comme « les fables mensongères des paysans et le bavardage des igriczek ».

A ce fonds primitif vint s'ajouter la civilisation de l'Occident représentée par le christianisme. La conversion commença sous le règne du duc Geyza (972-997), qui avait épousé une princesse catholique. Après la bataille d'Augsbourg (955), qui fut un désastre pour les Magyars, les invasions cessèrent dans le reste de l'Europe. La paix et le baptême devaient consolider les liens qui leur permirent d'entrer dans la grande famille occidentale. Les premiers missionnaires étaient des Italiens ^ qui enseignaient, non seulement le dogme, mais

1. Naiv époszunk (Notre épopée naïve) dans ses Œuvres en prose, pp. 63-76, (1874). Voy. Amédée Thierry, Histoire d'Attila et de ses successeurs, t. II. pp. 342 et suiv.

2. On a attribué longtemps la conversion des Magyars aux moines allemands que Pilgrim, évèque de Passau, avait envoyés dans le pays. L'évèque s'en vante dans plusieurs de ses missives au pape. On a pensé également aux prêtres slaves qui vivaient au milieu des Hongrois. Mais les recherches de Georges Volf ont démontré que ce furent des missionnaires italiens des environs de Venise qui furent les premiers apôtres. Voy. Eisa keresztény hitlêritôink (Nos premiers missionnaires chrétiens), 1896. Il était presque impossible à la Germanie d'exercer une influence sur la civilisation pendant la domination des Arpàd. Quoique Othon III fût alors tout puissant en Europe, les provinces allemandes, voisines de la Hongrie, étaient elles-mêmes dépourvues de toute culture intellectuelle.

INTRODUCTION

aussi l'écriture et la lecture *. Saint-Étienne, qui avait à con- tinuer ce que son père avait commencé, à savoir : la centra- lisation entre les mains du roi et l'organisation de l'Église, avait le choix entre le christianisme d'Orient et celui d'Oc- cident. Son instinct politique lui fit choisir ce dernier et il préserva ainsi son pays de la rigide orthodoxie orientale et prépara la voie à une entente avec les pays catholiques.

Le pape français Sylvestre II (Gerbert) lui envoya, en l'an 1000, la couronne et le titre apostolique avec une missive flatteuse. Odilon, abbé de Cluny, avec lequel le roi magyar était en relations suivies, lui prodigua ses conseils pour l'organisation de l'Eglise ". Cette organisation avait un fon- dement tellement solide qu'elle a peu varié depuis neuf siècles. Toutefois, la conversion ne fut pas entièrement achevée par le premier roi magyar. Ses successeurs virent, à différentes reprises, s'agiter l'étendard du paganisme. Il y eut des luttes sanglantes, car la nouvelle religion se fit lour- dement sentir. Certains chefs craignirent la suppression totale des anciennes libertés. Ce n'est que vers la fin du XI® siècle que le pays est franchement catholique, à l'excep- tion d'une seule tribu, les Cumans, qui ont résisté plus long- temps. Le fanatisme cependant y était inconnu; la tolérance plus grande que dans le reste de l'Europe. C'est peut-être pour cela que le roi tchèque Ottokar s'adressa, en 1273, au concile de Lyon pour dénoncer la Hongrie comme le refuge de l'hérésie.

1. Voy. G. Volf, Kiktôl tanult a magyar irni, olvasni? (De qui le Hongrois a-t-il appris à écrire et à lire). Mémoires de l'Académie hongroise, 1883. Du même, La civilisation des Hongrois lors de la conquête dans le Bulletin de l'Académie, 1897. Les Magyars n'étaient pas illettrés en venant en Europe, mais leur écriture, dont il ne reste plus de trace, était, selon les uns accadéenne, selon les autres glagolitique, et il fallait l'accommoder à l'alphabet romain.

2. Le successeur d'Odilon, Hugo, abbé de Cluny, servit d'intermédiaire entre Henri III, empereur d'Allemagne, et André pr (1051). Une lettre de Fulbert, évêque de Chartres, à Bonipert de Pécs (Cinq-Églises), qui lui avait demandé des livres, atteste également les relations du haut clergé de France avec celui de Hongrie. Voy. D. Bou(îuet, Recueil des historiens de la France^ X, 443, et Fejér, Codex diplomaticus Hungariae, t. I, p. 287.

6 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN HONGRIE

La conversion, si elle détruisit avec le paganisme, les restes les plus précieux de l'ancienne poésie et empêcha pendant des siècles l'éclosion d'une littérature nationale, exerçait cependant son influence éducatrice dans les écoles. La cul- ture latine de l'Occident trouva de fervents protecteurs dans les successeurs de Saint-Étienne, notamment dans Bêla I" (1061-10G3), dans Saint-Ladislas, le vainqueur des Gumans (1077-1095), dansGoloman (1095-1114), surnommé l'amateur des livres (Konyves), dont le règne fut particulièrement bril- lant. Il avait épousé la fille de Roger, duc des Normans, et avait, par son habile politique, non seulement agrandi le pays, mais aussi organisé les finances et la juridiction, aboli les procès de sorcellerie, de sorte que la Hongrie était alors avec l'empire grec un des pays les mieux administrés. Bêla III (1173-1196), élevé à la cour de Byzance, beau-frère de Philippe-Auguste, roi de France, av^it beaucoup de goût pour les lettres, de même que Bêla IV (1235-1270), sous le règne duquel les Mongols dévastè- rent la contrée.

Cette culture latine, la science de récriture^ comme on disait alors, était entre les mains du clergé qui seul dirigeait les écoles. La théologie, les éléments de l'histoire et des sciences furent enseignés à Pannonhalma et à Esztergom (Strigonie). Pannonhalma, la célèbre abbaye de Martinsberg, éveille le souvenir de Saint-Martin, évêque de Tours, en Pannonie. Son image se voyait sur les étendards de Saint- Etienne lorsqu'il combattait Koppâny, le chef des païens, et les Bessenyôs. Esztergom « la célèbre cité d'Esztrigun, comme dit un chroniqueur français du xif siècle, les tré- sors de nombreux pays furent portés sur le Danube », devint peu à peu la métropole ecclésiastique du royaume. La Société du Christ de cette ville était un établissement scolaire qui envoyait quelques-uns de ses élèves à Paris à Bologne. Dans les écoles claustrales on adopta le plan d'études de l'Occident, on y enseignait les sept arts libéraux. Albe- Royale, Csanâd, Gyor (Raab), Bude, Sumegh, Tapolcza et le

INTRODUCTION 7

Szepes (Scépuze), avaient des écoles de ce genre sous les Arpâd '.

Elles étaient toutes dirigées par les Ordres. Au point de vue spécial nous nous plaçons, il est curieux de remar- quer que presque tous les grands Ordres, qui, au moyen âge, ont exerce une action prépondérante sur la civilisation hongroise, étaient d'origine française. Saint-Ladislas, après avoir conquis une partie de la Croatie, fonda en 1091 à Somogyvàr le monastère bénédictin de Saint-Gilles (Egyed) tout à fait indépendant de la maison de Pannonhalma. H le dota richement et le soumit « pour des temps éternels » à l'abbaye de Saint-Gilles, lieu de pèlerinage célèbre au moyen âge, situé sur les bords du Rhône (in valle Flaviana) non loin de Nîmes. D'après la charte de fondation ^ Odilon, abbé de Saint-Gilles, et plusieurs moines français, entre autres Pierre (Petrus), un grammairien de Poitiers, étaient venus en Hongrie pour conférer avec le roi qui, en soumet- tant le nouveau monastère à sa juridiction immédiate, stipula que les novices et l'abbé seraient toujours des Fran- çais, règle observée pendant des siècles ^

C'était donc une véritable colonie française dans l'ouest

1. On y étudiait la grain m aire de Priscien, les Distiques de Caton, les Fables d'Ésope, Ovide et Horace; on lisait même quelques extraits de Platon et de Boèce. L'ouvrage astronomique de Ptolémée n'y était pas inconnu; Cicéron, Quintilien et Lucain y furent goûtés. Parmi les manuscrits donnés par Saint-Ladislas à l'abbaye de Pannonhalma se trouvait un 'psalterium gallica- 7ium, hebraïcum et graecuni. Voy. Fuxhofl'er, Monasterologia regni Hi/nga- riae, t. I, p. 14.

2. Voy. Ménard, Histoire civile, ecclésiastique et littéraire de la ville de Nismes. Paris, 1730. Preuves, p. 24, ce document est reproduit pour la première fois. Panier, dans son Histoire du peuple hongrois sous le règne des Arpiid (I, p. 222), en a corrigé certains passages. Il est cité in extenso avec le commentaire nécessaire dans le XX» vol. des Archaeologiai Kôzlemények (Mélanges d'archéologie), 1897, Gerecze rend compte des fouilles exécutées dans les ruines de ce monastère qui disparut probablement lors de la domination turque.

3. « Nobilissima abbatia de Semigis in qua non soient recipi, nisi Franci », dit Albcricus Monachus, Mon. Germ. hist. Script., XXIII, p. 798. Voy. Fuxholl'er, Monasterologia regni Hung. t. I, p. 222. Abbatia S. Aegidii de Simigio,

8 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN HONGRIE

de la Hongrie qui a probablement exercé une certaine influence sur la rédaction des premières chroniques, comme le suppose Bûdinger ' et ne fut pas étrangère à l'établisse- ment d'une chancellerie sous Bêla III.

A la fin du xn** siècle, à peine cent ans après la création de rOrdre de Citeaux dans le diocèse de Chalon-sur-Saône, les Cisterciens, les « moines gris » comme les appelait le peuple hongrois, vinrent dans le pays et, par leur ardeur infatigable, éclipsèrent bientôt les Bénédictins de Pan- nonhalma. Ils changeaient le désert en campagne fertile et semaient la bonne parole. Ils accueillaient en frères tous ceux qui voulaient vivre dans la piété entre les murs de leur cloître. Henri Jasomirgott, duc d'Autriche, assigna Heiligenkreuz aux moines originaires de Morimond en Champagne. De ils vinrent en Hongrie sous Geyza II (1141-1161), mais Bêla III s'adressa directement à la France. L'abbé mitre de Citeaux lui fit visite en 1183, lui promit que le monastère hongrois jouirait des mêmes droits que la maison-mère en France et qu'il accueillerait les autres ordree ainsi que les convertis avec leurs domestiques. Ce monastère fut fondé à Egres, sur les bords du Maros, dans le diocèse de Csanâd. Les. moines arrivèrent directement de Pontigny en Champagne (1179). En 1202, cette maison fonda un couvent en Transylvanie, tout près du territoire des Saxons, à Kercz (de Candela), détruit par les Mongols. Cinq ans après la fondation d'Egres, Bêla III créa l'abbaye de Pilis qui existe encore aujourd'hui et dont les premiers membres vinrent d'Açay, dans le diocèse de Besançon (1184), et en même temps la maison de Saint-Gothard, sur les bords de la Râba, en appelant des Cisterciens de Trois- Fontaines en Champagne.

Bêla IV, dans la deuxième année de son règne (1237), appelle également des moines de Ïrois-Fontaines et les établit près de Pétervârad que les habitants appellent Belfons,

1. Ein Buch luujarischer Geschichte, 1058-1100, p. 83 et suiv.

INTRODUCTION »

tandis qu'André 11 (1205-1235), s'adresse à Clairvaux pour fonder le couvent de Toplicza qu'il dota de tout un comitat. Les moines de Pilis fondèrent le couvent de Pâsztô dans le diocèse d'Eger (Erlau); « la fille de Clairvaux », Fabbaye de Zircz, actuellement la maison principale de cet Ordre qui se souvient toujours de son origine française, remonte au règne d'Eméric (1198), dont le prédécesseur Bêla III avait établi des liens solides entre la France et la Hongrie \

D'après le règlement de Saint-Bernai'd, tous ces monas- tères devaient envoyer quelques novices au célèbre Ber- nardmum de Paris, qui faisait partie de l'Université. La montagne Sainte-Geneviève n'était donc pas inconnue en Hongrie et quoique les chartes ne nous aient conservé le nom d'aucun de ces jeunes Cisterciens hongrois qui devaient leur instruction au collège parisien ^ il n'en est pas moins certain que, de retour dans leur pays, ils ont obéi plus ou moins à la direction qu'ils avaient reçue.

Les Cisterciens n'étaient pas les seuls disciples de l'Uni- versité de Paris. La Société du Christ fondée par le chanoine Jean, y envoyait également ses élèves les mieux doués et pourvoyait aux besoins des étudiants pauvres. D'autre part, des hommes d'un âge mûr, et même des prélats, vinrent à Paris puiser à la source de la science. Les chartes mentionnent que Lucas Bânffy, archevêque d'Esztergom (1158), avait suivi les cours de Girardus Puella oii il eut comme condisciple Walter Mapes, archidiacre d'Oxford^; le

1. Voy. R. Békefl : A pilisi apdtsdg torténete, 1l8-!i-l54l (Hist. de l'abbaye de Pilis), 2 vol. 1891-1892, et A piisztôi apiUsdg tortémle, 1190-1702 (Hist. de l'abbaye de Pâsztô), 1898, oii tous les documents sont reproduits in extenso. Sur Béla 111 et ses relations avec la France, voy. le volume publié par un groupe de savants sous la direction de G. Forster : III Béla maçiyar Kirdly emlékezete (A la mémoire du roi hongrois Béla III), 1900; avec de nombreuses illustrations.

2. Voy. R. Békefl : A czisztercziek kozépkori iskoldznsa Pdrisban (L'ensei- gnement des Cisterciens à Paris au moyen âge), 1896.

3. Voy. A. Budinszky, Die Universitiit Paris und die Fremden an derselben im MiUelalter, 1876, Marczali, dans : Torlénelmi tdr (Archives historiques),

10 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN HONGRIE

prieur Ugrin y étudia, pendant douze ans, la théologie * ; Auguste, plus tard évoque de Zagrâb, la philosophie et la théologie ; Salomon de Hongrie, dominicain, vint en 12G9 à Paris. Sous Bêla III un jeune noble, nommé Bethlen, y mourut; Etienne de Tournai, abbé de Sainte-Geneviève, en informa le roi hongrois « dont on dit qu'il aime la vérité et vénère la justice)). Les parents du jeune homme envoient une somme d'argent pour payer les dettes que le novice avait pu faire. Mais on constate, en présence de trois élèves hongrois, qu'il ne devait rien ni à un chrétien, ni à un juif. Les parenls font alors plusieurs donations au couvent ^ Le Notaire du roi Bêla III, auteur de la plus ancienne chronique [De Gestis Hungarorum), était également élève de l'Université de Paris ^

En même temps que l'Ordre de Cîteaux s'établit en Hon- grie celui de Prémontré, fondé par Norbert, non loin du château de Goucy, dans le diocèse de Laon. Ses membres étaient de véritables chevaliers en comparaison des pauvres Cisterciens. Leur Ordre n'admettait que des chanoines et leur vêtement blanc montrait qu'ils avaient une certaine supériorité sur l'Ordre de Cîteaux. Ils vinrent en Hongrie au commencement du xii'' siècle, principalement des mai- sons lorraines de Bar et de Yalroy. Leur premier monas- tère fut fondé à Garab, dans le comitat de Ndgrad. Un second essaim de Yalroy s'établit à Szent-Kereszt dans le diocèse de Pécs (Cinq-Églises), puis, sous Bêla III, ils fon-

1878. « Vidi Parisiis Lucam Hnngarum in schola magistri Girardi Puellae, virum honestum et bene litteratum, cujus mensa conmiunis fuit sibi cum pauperibus, ut viderentur invitati convivae, non alimoniae quaestores » dit Mapes, De Nugis Curialhim, p. 73. Coinp. J. Bardoux, De Walterio Mappio, 1900, p. 41.

1. « Emerat sibi, dit un docnment, cum niulta quantitate pecuniae totum corpus Bibliae cum commentariis et glossis, sicut solet legi a magistris in scolis. »

2. Voy. Fejér, Codex diplomalicus, II, p. 189.

3. Voy. Jules Sebestyén, Ki voU Anonymus (Qui était FAnonyme?), 1898, II, p. 92.

INTRODUCTION 1 1

dèrent les abbayes de Vârad, de Lelesz et de Jâszd ; cette dernière est aujourd'hui la maison principale de l'Ordre.

Outre ces Ordres enseignants, nous voyons à la môme époque les chevaliers de Saint-Lazare s'établir à Esztergom, puis, sous le règne d'Etienne III (H61-1173), les Templiers se fixer à Vrana, entre la Save et la Drave. Leur chef portait le titre de « Magister militiae ïempli pcr Ungariam et Slavoniam » et l'un d'eux, Jacques Montroyal avec ses soldats français et italiens assista Bêla IV lors de l'invasion des Mongols.

Les Hospitaliers furent dotés par Geyza II et établis à Abony, près d'Esztergom ; la veuve de ce roi, Euphrosyne, leur légua plusieurs villages et fonda une autre maison à Albe-Royale, fondation que son fils Bêla III confirma par une charte datée de 1193. Leur prieur prit le titre de « Prior provincialis hospitalis Jerosolimitani in Hungaria » et la présence de cet Ordre suppose que l'étude de la médecine n'était pas inconnue alors en Hongrie. Les Chartreux établis par Bcla IV à Ercsi, vinrent en 1299, sous le dernier Arpâd, André III, à Lâtokôvi. Paulus Ungarus qui avait étudié à Bologne et entendu les sermons de François d'Assise fonde, en 1221 à Gyôr, le premier couvent franciscain ; les Dominicains mirent une grande ardeur à convertir les Gumans ; ils furent aidés dans cette tâche par quatre évoques dont trois étaient d'origine française : Robert, archevêque d'Esztergom (1226), les deux Bertalan, évoques de Veszprém et de Pécs, et le normand Raynald, évoque de Transylvanie qui tomba dans la bataille du Sajo livrée contre les Mon- gols. Les Dominicains ne se contentaient pas d'avoir con- verti 15,000 Gumans; ayant lu « in gestis Ungarorum » peut-être dans la chronique de l'Anonyme, que le peuple magyar avait habité anciennement la Grande-Hongrie, en Asie, quatre moines se mirent en route pour convertir ceux qui étaient restés dans la mère-patrio. Les premiers mis- sionnaires succombèrent ; alors Bêla IV en envoya d'autres, tel le moine Julian qui arriva jusqu'aux bords de l'Etel

12 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN HONGRIE

(Kama) il trouva une tribu qui parlait hongrois. Dans ce voyage, il apprit que les Mongols se préparaient à envahir l'Europe.

Le roi au règne duquel se rattachent la plupart de ces fon- dations, Bêla III, avait épousé à Byzance, Anne de Chàtil- lon, et après sa mort, Marguerite, sœur de Philippe Auguste *. Il désirait élever son royaume au niveau des autres pays civilisés. Non content d'établir les différents Ordres français dans son pays, il fonda sur le modèle de l'Université de Paris (prout Parisiis in Francia) une école de haut enseigne- ment à Yeszprém, mentionnée pour la première fois dans une bulle d'Innocent IV de 1246 \ Malheureusement, cette école, ravagée pendant les troubles du règne de Ladislas IV, fut détruite par un incendie en 1276 et disparut à la mort du dernier Arpâd. Elle comptait alors parmi ses maîtres quinze docteurs en droit canon et en droit romain.

Le développement de l'enseignement et de la culture intel- lectuelle mit souvent en rapport la France et la Hongrie ; les croisades rapprochèrent encore les deux pays. Tant que le christianisme ne régnait pas aux bords du Danube, les Français qui se rendaient en Terre Sainte évitaient la Hon- grie : tout changea de face avec la conversion. Saint-Etienne accorda aux pèlerins une large hospitalité : le duc d'Angou- lême, Guillaume, et ses compagnons de route, tel l'abbé Richard de Verdun, furent reçus princièrement en 1026. Puis, lorsque les croisades commencèrent, sous Goloman, le libre passage fut accordé et la population ne résista qu'en cas de pillage. Ainsi la première armée composée de

1. C'est peut-être à ce second mariage que nous devons le registre des revenus de ce roi conservé dans un manuscrit de la Bibl. nationale de Paris (6238 latin, fol. 20. Ungariae dominium). Voy. le fac-similé de cette page Forster, ouvr. cité, p. 139 et 140.

2. Voy. Abel, Nos Universités au moyen âge, et R. Békefi, quatre articles dans Szcizadok (les Siècles), 1896. Le pape Boniface VllI pouvait dire au commencement du xm" siècle : « Literatos viros habet llungaria, alios intel- ligentes ac providos, scientiae facunditate disertos ». Fejér, Cod. Diplom., VIII, vol. I, p. 122.

INTRODUCTION 13

15,000 hommes et conduite par le chevalier Poissy, traversa sans encombre le pays en passant par Gyôr, Albe-Royale et Zimony; de môme, les croisés conduits par Pierre l'Ermite et qui étaient au nombre de 40,000.

Par contre les troupes allemandes conduites par Yolkmar et Gottschalk furent massacrées, car elles se croyaient en Hongrie déjà au milieu de païens. Lorsque parut enfin Gode- froi de Bouillon, il eut avec le roi une entrevue aux bords de la Leitha. Coloman l'invita à venir à Pannonhalma que les croisés français savaient être le lieu de naissance de Saint-Martin. Il demanda seulement comme otage le frère de Godefroi, Beaudoin et sa femme. La traversée se fit sans ob- stacle et les croisés avaient à peine franchi la Save que le roi congédia les otages et leur fit de riches cadeaux. En 1101, toujours sous Coloman, Guillaume, duc d'Aquitaine, traver- sait le pays. Cinquante ans plus tard, de nombreux Hongrois se joignent aux croisés Français pour combattre les infi- dèles. Louis VII conduisait leur armée. Le chroniqueur Eudes de Deuil Odo de Deogilo qui avait accompagné le roi, nous a laissé le récit d'une scène touchante drama- tisée par Szigligeti dans sa pièce historique : Le Prétendant (A trônkeresô, 1868).

Le roi de France, en traversant la Hongrie, vit arriver dans son camp, le malheureux Borics, fils illégitime de Coloman, qui combattait depuis longtemps le roi Geyza IL Lorsque celui-ci apprit cette nouvelle, il demanda à Louis VII de lui livrer le prétendant, mais le roi de France répondit au légat hongrois : « La maison du roi est comme l'Eglise, ses pieds sont comme l'autel : comment pourrais-je livrer celui qui s'est réfugié dans la maison du roi comme dans une église, qui s'est prosterné à ses pieds comme devant l'autel. » Alors le légat hongrois lui dit : « Nos savants affirment que l'Eglise n'a rien de commun avec les bâtards ». Cependant Louis VII resta inflexible; il réunit les prélats et les chefs; ceux-ci sont d'avis qu'il faut maintenir la bonne entente avec le roi hon- grois, mais qu'il faut aussi que la vie de Borics soit sauve,

14 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN HONGRIE

car il serait aussi criminel de livrer un homme à la mort que do rompre la paix. Louis Yll conduit le prétendant hors de son pays et les Français, « comme il convient aux pèlerins du Christ », continuent honnêtement leur chemin \

Pendant la IV' croisade, Simon de Montfort et ses com- pagnons, Guy, Robert Mauvoisin, Philippe Neaufle, traversent la Uongrie. Les rapports avec l'empire français en Orient deviennent de plus en plus fréquents, tant à cause des croi- sades auxquelles les rois magyars prennent part qu'à cause des mariages. André II (1205-1235) avait épousé, après le meurtre de Gertrude de Méran, Yolanthe, fille de Pierre de Courtcnay de la maison royale de France, plus tard empe- reur d'Orient,

L'établissement de l'Empire à Gonstantinople était un bienfait pour la Hongrie. Il est vrai qu'il augmentait la puis- sance de Venise qui menaçait toujours la Dalmatie, mais d'autre part, il affaiblissait l'empire grec qui, sous Manuel, était un danger permanent pour la Hongrie catholique. La société française de Gonstantinople trouva en Uongrie beau- coup de sympathies, sympathies fortifiées par des liens de parenté. A la cour, surtout depuis Bêla III, la langue fran- çaise était connue. Les nobles imitaient jusqu'à l'armure des chevaliers français, à tel point que les croisés magyars sous les murs d'Accon ne différaient pas beaucoup des Français '. Les armoiries françaises elles-mêmes furent imitées. Dans la langue de la chancellerie les mots dapifer, agazo sont déjà remplacés quelquefois par sénéchal et maréchal, les mots baron ai parlement n'y sont plus rares. Les Gisterciens de Gora commencent à faire construire des églises en style gothique français un peu avant que ce style soit adopté en Allemagne.

1. Voy. Ex Odonis de Deogilo libro de Via sancti sepiilcri a Ludovico Vil rege suscepta. Mon. Germ. Hist. Script., XXVI, p. 62. La lettre de Louis VII à Suger sur l'accueil chaleureux reçu en Hongrie, dans G. VVenzel : Codex diplomalicus Arpadianns continualus, I, p. 59.

2. A la bataille de Dûrnkrut (1218), les Hongrois combattent, d'après une chronique allemande, « comme s'ils avaient appris la guerre en France ».

INTRODUCTION * 1 5

Bref, à cette époque, comme aux siècles suivants, les sym- pathies pour la France sont des plus vives ; elle ne pouvait exercer qu'une influence bienfaisante sur le jeune royaume que les Germains considéraient des la mort de Saint-Etienne (1038) comme un fief. Si des relations amicales entre cer- taines familles étaient possibles, des liens d'amitié entre l'Empire et la Hongrie ne pouvaient jamais s'établir. Dans les jours de grande détresse, après l'invasion des Mongols, les ducs d'Autriche comme les empereurs, ne cherchaient qu'à susciter des embarras à la maison des Arpâd. Le duc Frédéric, véritable traître, invite à Haimbourg, Bêla IV, qui fuyait devant les Mongols, et il le force à rendre la rançon payée par l'Autriche à son père, André II, et comme Bêla ne peut tout payer, le duc lui prend trois comitats. Un chro- niqueur allemand fait remarquer, peu après le désastre de Sajo' que : « la Ilongrie, qui a existé 330 ans, a été détruite cette année (1241) par les Tartares ». L'Autriche pensait pouvoir incorporer le pays dévasté, mais l'énergie de Bêla IV fit vite disparaître les ruines et son petit-fils Ladislas IV (4272-1290) put jeter son épée dans la balance lors de la lutte décisive de Rodolphe de Habsbourg contre Ottokar- Grâce au secours des Magyars les Habsbourg conquirent l'Au- triche et c'est sans doute pour montrer sa reconnaissance que Rodolphe donna comme fief à son fils Albert, la Hon- grie, où gouvernaient encore les Arpâd.

Les liens d'amitié et les rapports continuels entre Hongrois et Français, sont prouvés par les colonies françaises que les sources mentionnent à Esztergom et à Egervôlgy. Dans cette dernière contrée, la colonie parlait encore sa langue mère au xvi*" siècle '. Des commerçants français sillonnent le pays et de nombreux chevaliers s'y établissent : tels les Zsâmbok (Sambucus), originaires de la Champagne, parmi lesquels

1. Voy. Kerékgyârtô, Le développement de la civilisation en Hongrie, p. 123. « Au moment de l'invasion mongole (1241), les négociants français et ita- liens étaient les véritables maîtres de Gran (Esztergom) », dit M. Denis [Hist. f/énérale de Lavisse et Rambaud, 11, p. 794).

16 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN HONGRIE

plusieurs arrivèrent à de hautes dignités ^, et les familles Becse et Gregor. Non seulement des rois épousent des prin- cesses françaises, mais quelques seigneurs, séduits par le charme de celles qui les accompagnaient, s'allient avec ces hôtes bienvenues. Alice, gouvernante du jeune duc André, devient la femme de Batiz que le roi nomma ban gouver- neur suprême du pays après la destitution de Bank, qui avait ourdi un complot contre Gertrude de Méran ; le puis- sant Csâk avait aussi épousé une Française.

Il n'est donc pas étonnant de trouver, au milieu des moines, des chevaliers et des dames françaises, un représentant de cette poésie provençale qui, aux xu'^ et xm^ siècles, était con- nue et imitée dans toute l'Europe. Peire Vidal (né vers le milieu du xii' siècle à Toulouse), un des troubadours les plus renommés, qui fut accueilli par toutes les cours oi^i l'on aimait la poésie, après avoir séjourné en Castille, en Arago- nie, à Marseille et chez Boniface II, duc de Montferrat, vint très probablement en 1198, à la cour du roi Eméric (1196- 1205), comme l'attestent les vers suivants de sa poésie : Ben viu a gran dolor.

Per ma vida gandir M'en anci en Ongria Al bon rei n Aimeric On trobei bon abric Et auram ses cor trie Servidoi' et amie ^.

1. Un ZsâiBbok fut intermédiaire entre Bêla IV et son fils révolté. Le savant Sambucus (xvi'' siècle), dont Jacques Grévin a traduit en français les Emblèmes, était originaire de cette famille.

2. « Pour sauver ma vie, je m'en allai en Hongrie au bon roi Eméric, oîi je trouvai bon asile, et (le roi) m'aura sans fausseté (de ma part) pour serviteur, et ami » (trad. de M. Paul Meyer dans le volume de Forster, cité plus haut, p. 144). Voy. Sebestyén, dans E. Philol. K., t. XV (1891); K. Bartsch Peii'e Vidais Lieder, 1857, p. 12; Fr. Diez, Leben und Werke der Trouba- dours, 1882, pp. 125-147 (2« édit.) ; Raynouard, Choix des poésies originales des Troubadours, t. V, p. 342,

INTRODUCTION 17

L'accueil fut donc gracieux et les cadeaux ne firent pas défaut. En tout cas « le bon roi Eméric » se montra plus généreux envers le barde à Thumeur voyageuse que l'empe- reur d'Allemagne auquel il décoche ce trait à la fin de sa poésie :

Alaman, trop vos die Vilan, félon, enic, Qu'anc de vos nos jauzic Quius amet nius servie i.

Peire Vidal a connu d'ailleurs Marguerite, fille deLouis VII, qui avait épousé Bêla III, père d'Eméric, et Constance, fille d'Alphonse II d'Aragon, qui devint l'épouse d'Eméric, l'an- née même l'on suppose que le poète était à la cour de Hongrie. Il est probable qu'il avait accompagné la fiancée avec d'autres seigneurs, dont les comtes Simon et Michel qui furent retenus par le roi et pourvus de riches fiefs, comme le raconte le chroniqueur Kézai ^

Malheureusement, il ne nous reste aucune œuvre poétique hongroise qui puisse nous aider à discerner si la poésie pro- vençale a exercé une certaine influence. Eln fait de monu- ments littéraires, nous n'avons qu'une oraison funèbre con- servée dans un manuscrit du xui*^ siècle dont elle occupe deux pages au milieu d'un texte latin ; une hymne à la Vierge et quelques gloses : juste assez pour exercer la sagacité des philologues. Il faudra attendre l'arrivée de Valentin Balassa, le grand poète lyrique du xvi" siècle pour entendre des accents qui rappellent la poésie provençale.

L'influence française peut être mieux démontrée dans le domaine de l'art, surtout dans celui de l'architecture. Le christianisme triomphant a élevé partout des églises dans le style roman, que la Uongrie a propagé en Orient et sur les

1. « Allemands! je dis que vous êtes méchants et cruels, car vous n'avez causé de joie à personne, qui vous ait aimés ou servis. »

2. Voy. Sebcstyén, ibidem.

18 LA LITTÉKATURE FKANÇAISE EN HONGRIE

bonis do rAdrialique. Les Mongols, dans leur invasion, ont (léli'Liit et renversé la plupart de ces monuments ; mais ceux qui restent prouvent sufRsamment que le génie national, même s'il s'est inspiré de l'architecture française, a su créer quelques chefs-d'œuvre, tels la belle basilique de Saint- Étienne à Albe-Royale, aujourd'hui disparue ; celle d'Eszter- gom, bâtie sous l'archevôque Job et célèbre au xn^ siècle ; la cathédrale de Pécs que les travaux de Henszlmann ont fait connaître ; celle de Jâk avec sa riche ornementation. Ces cathédrales peuvent soutenir la comparaison avec les plus beaux monuments du même genre. Le style roman devait bientôt faire place au style gothique.

Le changement s'est effectué après l'invasion des Mongols, au moment oii Villard de Honnecourt, l'architecte de la cathédrale de Cambrai, vint en Hongrie. On lui doit le dôme de Gassovie et la cathédrale d'Esztergom. « J'étais mandé en la terre de Hongrie », dit-il dans son album conservé à la Bibliothèque nationale \ Cet album atteste un long séjour de l'auteur en Hongrie, il fut appelé par Bêla IV, frère de Sainte-Elisabeth, princesse très dévote à N.-D. de Cam- bray. Ses offrandes servirent précisément à payer les tra- vaux de reconstruction commencés en 1227 sous la direction présumée de Villard de Honnecourt, et l'église de Cassovie était sous l'invocation de cette princesse.

Villard n'est certainement pas le seul architecte français qui ait travaillé en Hongrie. Une inscription de l'église de Kalocsa permet d'associer à son nom celui de Martin Ra- vegy. Les recherches savantes de Henszlmann ont démontré

1. Ms. fr. 19093. Voy. J. Quicherat, Notice sur Valhum de Villard de Honne- court, architecte du xni<' siècle (Revue archéologique 1849. = Mélanges d'ar- chéologie et d'histoire, t. 11, 1886. Album de Villard de Honnecourt, ma- nuscrit publié en fac-similé, amioté par J. B. A. Lassus, ouvrage mis à Jour après la mort de Lassus, par A. Darcel, 1858, pp. 47-52. Henszlmann, dans Moniteur des architectes, mars, 1857. D'après Enlart {Bibl. de VEcole des Chartes, 1895), Villard l'ut appelé en Hongrie par les Cisterciens. Cette opinion est combattue par les savants hongrois.

INTRODUCTION 49

que les églises d'Albe-Royalc, de Veszprém et de Pan- nonhalma sont toutes françaises par la conception. Quant à la sculpture, il reste trop peu de monuments pour qu'on puisse démontrer cette influence. Les chroniques parlent du tom- beau de Saint-Ladislas à Nagy-Yârad qu'un nommé Dionyse et son fils Tekus avaient sculpté ; des bustes en or et en argent de Saint-Etienne, de Saint-Ladislas, de Coloman, d'Eméric et de Gisèle. Les peintures qui décorent les murs de plu- sieurs églises montrent que tous les arts avaient trouvé des représentants en Hongrie. Quant à la musique magyare, elle fit, dit une chronique, les délices des habitants de Kiev, lorsqu'en 1151, les Hongrois firent leur entrée dans cette ville. Un passage de la Vie de Saint-Gérard, premier évêque de Gsanâd, prouve que le chant hongrois est resté dans la bouche du peuple.

Par ces indications sommaires, nous voulons mettre en lumière comment, sous les Arpad, ce royaume, ce peuple d'origine asiatique s'est conquis une place, avec une rapidité vraiment étonnante, dans la grande famille européenne. Les guerriers qui ravageaient l'Europe encore au commen- cement du x' siècle, deviennent sous le duc Geyza et sous le règne de Saint-Etienne un peuple sédentaire dont l'intel- ligence ouverte à toutes les influences de l'étranger assimile vite ce que lui fournit la civilisation de l'Occident. Les paroles de Saint-Etienne : «Regnum unius linguae uniusque moris imbecille et fragile est », signifient au fond ceci : « Que nos mœurs, notre civilisation restent ouvertes aux influences étrangères ! tout en gardant avant tout, notre caractère national! » Nul doute que la France n'occupe dès lors une des premières places parmi les pays qui ont marqué de leur empreinte le jeune royaume. Cette action ne pouvait que grandir avec l'avènement des Anjou au trône de Hongrie.

20 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN HONGRIE

II

(1301-1526).

La mort d'André III (1301) inaugure une nouvelle phase dans la vie politique et intellectuelle du peuple hongrois. La dynastie nationale une fois éteinte, le droit d'élection revint à la nation. Les compétiteurs ne manquaient pas : Allemands, Tchèques et Bavarois se disputaient le beau pays, mais finalement ce fut un prince de la maison d'Anjou qui l'emporta. Le comte de Provence, Charles d'Anjou, frère cadet de Saint-Louis, après avoir chassé les Hohenstaufen d'Italie ', avait vu dans le royaume de Hongrie le pivot d'une monarchie franque orientale . « Ce vassal terrible du Saint- Siège, plein de sang et de gloire », chercha donc à entrer dans la famille royale magyare. Après la mort de sa femme Béa- trice (1268), il demanda la main de Marguerite, fille de Bêla IV; mais celle-ci préféra son couvent de Nyulsziget oii elle donna l'exemple de toutes les vertus chrétiennes. Le comte obtint plus tard pour son fils Charles, duc de Salerne, la princesse Marie, fille d'Etienne V (1270-1272), et sa fille Isabelle épousa Ladislas IV, surnommé le Cuman (1272-1290), qui succéda à son père. Une alliance offensive et défensive fut conclue entre les Anjou et les Arpâd. Charles aida effec- tivement son gendre en 1277, lors de la révolte des Croates contre lesquels il envoya douze galères. Le pape Martin IV, d'origine française, ménageait autant qu'il pouvait le roi hon- grois qui menait une vie de débauche et finit par trouver la mort au milieu des Cumans qu'il chérissait tant. Après le

1. La victoire de Charles sur Manfred fut célébrée par maître André, écrivain iiongrois contemporain, qui se dit chapelain des rois Bêla IV et d'Etienne Y. Il dédia son ouvrage à Pierre, comte d'Alençon, fils de Louis VIII. Voy. Andreae Ungari descriptio Victorîae a Karolo Provinciae comité reportalae. Mon. Germ. hist. Script., XXVI, p. S59. Le manuscrit unique de cette relation est conservé à la Bibi. nat. 5912 lat.

INTRODUCTION , 21

meurtre de Ladislas(1290) il n'existait plus qu'un seul rejeton des Arpad, André, dit le Vénitien, qui occupa le trône. Mais Charles II d'Anjou, en apprenant à Paris la mort de son beau-frère, envoya une députation d'évêques et de nobles pour recevoir la couronne due à sa femme Marie et dont celle-ci disposa en faveur de son fils Charles-Martel \ Il adressa une proclamation au peuple hongrois l'invitant à abandonner « le Vénitien » qui, selon lui, n'avait aucun droit, ajoutant que s'il ne voulait pas quitter le pays, il l'écraserait (21 avril 1291). Charles Martel, qui reçut la cou- ronne hongroise des mains de Henri Yaudemont à Aix en Provence, prit sur son écusson, à côté des lys, les armoiries des rois magyars. Il attaqua la Croatie et la Dalmatie, mais mourut en 1295, avant de pouvoir monter sur le trône. Son fils Charles-Robert (Carobert), soutenu par le pape Boni- face VIII, fut couronné à Zâgrâb en 1300. André, qui voulait combattre son rival, mourut au commencement de 1301 ; sa fille unique Elisabeth se retira dans un couvent en Suisse ". Charles-Robert avait encore à se débarrasser du tchèque Wenceslas et du bavarois Othon. Le Saint-Siège frappa d'excommunication les partisans du premier; l'autre fut fait prisonnier par Apor, woïv^ode de Transylvanie, qui ne le relâcha qu'après promesse de renoncer au trône de Hon- grie. En 1308, les Anjou prirent enfin définitivement posses- sion du pays.

Jamais dynastie étrangère ne fut plus populaire que cette branche de la maison de France sur le trône de Hongrie ; jamais le pays ne fut plus respecté au dehors qu'au cours du XIV'' siècle. La Hongrie atteint alors son plus haut degré de

1. Dante l'avait salué comme roi de Hongrie. « 0 beata Ungheria, se non si lascia piu malmenare », disait le poète italien en guise d'avertissement.

2. D'après quelques historiens, André III aurait eu deux fils, Marc et Félix, qui s'étaient fixés en France et devinrent les ancêtres des Croûy-Chanel. Voy. sur ces descendants, dont le dernier s'est éteint en 1873, A. Nyâry, Les droits des Arpad (Croùy-Chanel de Hongrie), Paris, 1862; R. Chélard, La Hongrie millénuire, p. 13 et suiv. ; M. Wertner, A: Arpddok csalddi torténete (La généalogie des Arpad), 1892, p. 620.

22 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN HONGRIE

puissance et quoique ses nombreuses conquêtes, son expansion au-delà des frontières naturelles cachent un germe de de'com- position, les contemporains et même les poètes du xix^ siècle, comme Petôfi et Arany, considèrent le règne de Louis le Grand (1342-1382) comme l'apogée de la puissance magyare. Le sentiment national s'était identifié avec l'ambition des Anjou. Le fait que toutes les chroniques du moyen âge hongrois celles de l'Anonyme et de Kézai exceptées qui furent écrites sous les Arpad ont reçu leur forme actuelle sous leur règne en est la meilleure preuve. « La chronique rimée » a pris certainement naissance dans le voisinage de ce château de Visegrâd, qui était le lieu de réunion des che- valiers, des écrivains et des poètes. Elle est dédiée à Louis, « le roc de la chrétienté, le mât sur lequel iïotte le pavillon de la foi, le Macchabée guerrier dont le cœur rayonne de douceur et répand la bravoure et la justice *. Les Anjou ont doté la Hongrie du xiv^ siècle de toutes les institutions de la monarchie française, et quoique la féodalité n'y ait jamais atteint le même degré qu'en Occident, ils ont pu néanmoins créer cette classe intermédiaire entre la noblesse et les serfs qui habitait les villes dotées par Louis-le-Grand du titre de « royales ». Il est vrai qu'elle se composait, pour la plupart, de colons allemands, dont les descendants ont mis assez longtemps à devenir Magyars. Ce sont encore les Anjou qui ont organisé la procédure ", constitué les corporations d'ar-

1. Fragmentum chronici Hungarorum rythmici, dans Monumenta Ungrica, edid. Engel, 1809, pp. 3-5. Voy. II. Marczali, A magyar tbrténet kutfôi az Ar- piidok korâban (Les sources de l'histoire hongroise à l'époque des Arpad), 1880.

2. Le jurisconsulte Werbôczy qui, au commencement du xvi" siècle, a codifié les lois magyares, constate ce fait. Il dit : « Processus iste judiciarius et usus processuum, quem in causis inchoandis, prosequendis, discutiendis et terminandis observamus, régnante ipso domino Carolo rege (1308-1342) per eundem ex Galliarum finibus in hoc regnum inductus fuisse perhibetur» (Tri- partitum II, tit. G, § 12). « L'influence des mœurs de la France telles qu'elles étaient vers la fin du moyen âge est le trait distinctif du xiv^ siècle hongrois », dit Sayous. Sur un projet d'alliance entre Louis-le-Grand et Charles V, roi de France (entre 1374 et 1376), voy. L. Ovâry dans TÔrLénelmi Uir (Archives historiques), t. XXIII (1877),

INTRODUCTION 23

tisans, développé les forces militaires. Si cet essor n'eut pas été entravé par le règne de Sigismond (1387-1437) et de Ladislas V (1452-1457), la Hongrie aurait pu refouler les Turcs non seulement pour une cinquantaine d'années comme elle le fit mais pour toujours peut-être, et elle aurait ainsi évité le désastre de Mohdcs. Mais le pays n'était pas destiné à avoir une suite de rois énergiques. A peine l'un d'eux l'a-t-il relevé, qu'il est suivi de plusieurs autres, qui par leur incapacité préparent la défaite.

Depuis l'avènement des Anjou jusqu'à la bataille de Mohâcs (1526), il n'y a que deux points lumineux dans la civilisation magyare : le règne de quatre-vingts ans environ de Charles-Robert et de Louis-le-Grand, puis celui de Mathias Corvin. S'il est vrai que la culture importée par les Italiens aussi bien à la cour de Visegrad, qu'un siècle plus tard à la cour de Bude sous Mathias, n'ait pas fécondé la littérature nationale, il n'en est pas moins incontestable qu'elle aurait pu donner de meilleurs résultats pour la civilisation en général, si après la mort de Mathias son héritage n'était pas tombé entre les mains inertes des Jagellons. Leur règne, la domination turque qui s'ensuivit, les luttes contre la maison d'Autriche et les guerres de religion sont les principales causes de l'état déplorable la littérature et les arts sont tombés dans les siècles suivants. Le mouvement humaniste, si prononcé vers la fin du xv^ siècle se trouve tout à coup arrêté par ces calamités.

La langue hongroise n'était pas encore assez cultivée alors pour profiter de l'impulsion donnée par la culture latine, s'en émanciper peu à peu et créer des œuvres litté- raires. Nous ne trouvons rien de la brillante poésie épique et lyrique qui, dans les autres pays, s'était développée du xni' au XV® siècle. Les grands cycles épiques traversent l'Eu- rope, arrivent jusqu'en Autriche, mais s'arrêtent au seuil de la Hongrie. Peut-être le caractère trop positif de la race ne pouvait-il se familiariser avec les récits fantaisistes de la chevalerie, ni avec les extravagances des trouvères. Combien

24 LA LITTÉRATLRE FRANÇAISE EN HONGRIE

de familles hongroises ont pris part aux croisades, et cepen- dant aucune ne s'en vante dans ses annales ! Par contre, le sentiment national s'affirme avec beaucoup de force dans les chroniques latines; môme l'élan poétique n'y manque pas et on y fait preuve d'un sens critique assez remarquable pour atteindre à la vérité historique. Les faibles fragments écrits en langue hongroise sont pour la plupart l'œuvre de moines; tels les fragments d'une traduction de la Bible attri- buée à Ladislas Bâtori, la légende de Sainte-Marguerite, celle de Sainte-Catherine d'Alexandrie en vers de Saint- François d'Assise, de Saint-Alexius, plusieurs hymnes à la Yierge imitées de Saint-Bernard. Ces œuvres, de même que la traduction partielle de la Bible par les Hussites Thomas Pécsi et Yalentin Ujlaki, intéressent le philologue plutôt que l'historien de la littérature.

Cependant on chantait et rimait beaucoup à la cour des rois ou des nobles. De nombreux documents nous disent que les hegedôsijk ont continué à célébrer les événements les plus importants de la vie nationale- Ils disaient les mal- heurs de la famille Zâch, dont le chef, Félicien, s'est préci- pité l'épée haute sur Charles-Robert et sa famille parce que le frère de la reine avait déshonoré sa fille ; les tourments de Sigismond dans l'Enfer; les victoires de Hunyadi sur les Turcs, les exploits et la mort de Mathias Corvin. Le plus ancien chant hongrois qui s'inspire de l'histoire natio- nale est celui de La Conquête de Pannonie, qui date du xv^ siècle. Un autre poète anonyme a chanté la Prise de Szabàcs, forteresse située sur la Save, élevée par le sultan Mohamet et conquise par les Hongrois en 1476. On connais- sait même la Chanson de Roland dont plusieurs motifs se retrouvent dans les chroniques rimées.

Toute cette poésie vola de bouche en bouche et ne fut pas recueillie. L'art de l'écriture n'était probablement pas assez répandu dans la caste des trouvères nationaux. Si quelques moines dans leurs légendes des saints ou quelques écrivains du xvi'' siècle ne nous en avaient conservé des

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bribes, nous ne saurions rien de leurs productions, La caste lettrée étant d'ailleurs ennemie des hegedôsok^ leurs œuvres ont disparaître pour faire place aux chroniqueurs latinistes. Rien n'est resté, ni des chants d'amour appelés « Chansons des fleurs » i^virâgénekek)^ ni des mystères, ni des fables. Tout cela paraissait trop léger, trop peu chré- tien aux moines ; cependant le peuple en a conservé long- temps le souvenir.

Les écoles fondées sous les Arpâd, par les différents Ordres, se multiplient à cette époque. L'école supérieure de Veszprém avait dispary, mais à sa place s'éleva bientôt celle de Pécs (Schola major Quinque Ecclesiarum) fondée par Louis le Grand en 1367. Cette Université fut confirmée par une bulle du pape Urbain V, datée d'Avignon du 1" septembre 1367. L'acte est presque identique à celui qui confirmait les droits de l'Université de Vienne. Le pape, par crainte des docteurs hérétiques, n'avait pas accordé à ces deux écoles l'enseigne- ment de la théologie. L'Université hongroise n'avait .donc que trois facultés ; celle de droit était particulièrement floris- sante, grâce à quelques maîtres italiens. La haute compé- tence et le grand savoir du jurisconsulte Werbôczy qui, sous les Jagellons, a codifié la loi magyare dans son Triparti- tum ' est la meilleure preuve de la vitalité de ces études. L'Université, qui réunissait quatre mille élèves, périt proba- blement entre 1S43 et 1547, lorsque la ville tomba entre les mains des Turcs. A Mohâcs trois cents élèves de cette école sont restés sur le champ de bataille.

La deuxième Université fut fondée par Sigismond à Bude, probablement en 1389. Elle ne vécut pas bien longtemps, mais nous savons qu'elle était dignement représentée par ses délégués deux théologiens, un médecin, trois juris- consultes et un maître es arts au concile de Constance (1414). Ces délégués étaient comptés parmi [r Natio Germa- nica -^ sort éternel des Magyars ! C'est dans cette même

1. Opus Tripartitum juris cousue tudinarii încl. regni Hungariae, 1S17.

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Nation que nous trouvons les nombreux étudiants magyars qui continuaient à affluer à l'Université de Paris et que la publication du Cartulaire de cette école a sauvés de l'oubli \

La troisième Université fut colle que le roi Mathias fonda à Pozsony (Presbourg), V Academia htropolitana (1467). Le grand roi voulait y concentrer toutes les forces vives de la nation et retenir dans le pays la jeunesse studieuse qui allait à Paris, à Vienne, à Bologne, à Ferrare, à Padoue. Le pape Paul II, sur les instances de l'archevêque Vitéz et du poète Janus Pannonius, avait accordé la bulle et permis d'orga- niser cette école sur le modèle de celle de Bologne, mais il est probable qu'on a suivi le plan de l'Université de Paris et des universités allemandes. A Pozsony, la proximité de la florissante école viennoise devait exciter l'émulation. Yitéz, chancelier de cette université, en fut véritablement l'âme. Le célèbre Regiomontanus y enseigna, cent ans avant Galilée^ le mouvement de la terre. Après la mort de Vitéz (1472) elle décline vite et disparaît au moment de la lutte entre VVIa- dislas II et Maximilien (1492).

L'Université de Bude, que Mathias projetait, avant la dis- parition de Ylslropolitana, ne fut jamais bâtie. Le roi vou- lait en faire la plus grande école de l'Europe et souhaitait qu'elle put recevoir un très grand nombre d'élèves. Il dut finalement se contenter d'établir dans un monastère une école de théologie oiî l'on enseignait aussi les arts libéraux. Son directeur était Pierre Niger de Wurzbourg, qui avait fré- quenté Montpellier, Salamanca, Fribourg et Ingolstadt. Cependant les humanistes italiens Brandolini, Ugoletti, Bon- fini, Galeotto Marzio, qui vivaient à la cour de Mathias n'étaient pas professeurs à cette école.

De ces Universités sortirent les savants qui, à la lin du xv''

1. Voy. AucLariiim Charlularii Univ. PcaHsiensis, tome I et II. Liber procu- ratorum nationis anglicanae (Alemanniae). Pour les années 1381, 1398, 1406, 1407, 1443 et 1444, nous trouvons des étudiants magyars.

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et au commencement du xvi'' siècles, ont illustré la science hongroise. Plusieurs d'entre eux ont reçu à l'Université de Paris le complément d'instruction nécessaire, tel Michael de Hungaria dont les « Sermones praedicabiles per totum annum licet brèves » parurent à Lyon (1493). Un des plus grands prédicateurs de l'époque, Pelbart de Temesvâr, dont les Sermons ' ont été imprimés jusque vers la fin du xvi^ siècle, n'était pas inconnu en France.

Le nombre des bibliothèques augmentait sans cesse sous Louis le Grand et Sigismond, mais c'est surtout à l'époque de la Renaissance hongroise qu'on en compte un grand nombre. La plus célèbre était la Corvina, à Bude, fondée par Mathias Gorvin qui la dota richement et en fit une des p]us belles de l'Europe. Il fit acheter les manuscrits des auteurs grecs et latins ; il employait quatre copistes à Flo- rence, trente à Bude. Les plus grands miniaturistes, entre autres Attavante, travaillaient pour lui. Chaque volume avait une reliure luxueuse aux armes du roi. Il ne reste aujourd'hui de tous ces trésors que cent trente volumes, dis- persés dans les bibliothèques de l'Europe. La vente partielle de cette belle collection commença déjà sous les Jagellons, toujours pressés d'argent : les soldats autrichiens et les Turcs emportèrent le reste ^

La première Société savante date également de cette époque. La Sodalitas litteraria Danubiana, fondée par Con- rad Celtes en 1497, comptait de nombreux Magyars parmi ses membres ^ On s'y exerçait, comme dans les sociétés ita-

1. Pomerium Sermonum de tempore, Aureum Rosarium theologiae, Slella- riiim Coronae Virginis.

2. Voy. Fraknoi, Mdtyds kiràly (Le roi Mathias), 1890. Csànki, Eisa Mdtyns udvara (La cour de Mathias I), 1884; Abel, Corvin Codexek (description des Corvina que le sultan Abdul-A«ziz avait restitués à la Hongrie], 1879; les articles d'Eugène Miintz, de Csontosi, de Rôuier et de Riedl.

'.i. Voy. Abel, Magyarorsziirji humanistnk es a dunal tudôs tdrsasdg (Huma- nistes hongrois et la Société littéraire danubienne), 1880; Adalékok a huma- nis-mus lôrléneléitez Mayyarorszdyon (Contributions à l'histoire de l'humanisme en Hongrie), 1880.

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Hennés, à faire des vers latins et un peu do sciences. L'in- lluence de cette Société sur la littérature nationale fut médiocre : d'abord parce qu'elle disparut trop tôt pour entrer en contact avec les écrivains du pays, puis parce qu'elle ne cultivait que le latin devenu, depuis le règne de Louis le Grand, la langue en quelque sorte officielle de la Cour et des tribunaux.

C'est encore sousMathias, en 1472, que le prieur de Bude, Ladislas Karai, appella l'imprimeur Hess en Hongrie et l'installa à Bude '. C'est en 1473 que le premier livre y fut imprimé en latin : il porte le titre de Chronicon Budense, de sorte que la Hongrie arrive au sixième rang, après l'Alle- magne, l'Italie, la France, les Pays-Bas et la Suisse, parmi les pays qui avaient alors des imprimeries.

Le développement des arts marchait de pair avec celui de la vie savante ; Louis le Grand aussi bien que Mathias Corvin appela en Hongrie de nombreux artistes italiens qui y for- mèrent des élèves. L'architecture, la sculpture surtout la sculpture sur bois et la peinture murale ont laissé des monuments qui montrent que, môme sous ce rapport, le pays n'était pas en arrière.

L'historien de l'humanisme, Voigt, dit avec raison qu'à Mathias Corvin appartient la gloire d'avoir compris le pre- mier en dehors de l'Italie les idées de Pétrarque et de Niccoli et de s'être efforcé de les réaliser ^Les éloges des humanistes italiens à l'adresse du grand roi ^ prouvent malgré leurs flat- teries, que le niveau intellectuel de la cour et des nobles était aussi élevé que celui des peuples occidentaux. Mais, tandis que la Renaissance faisait naître ailleurs une littérature nationale, nous n'en trouvons en Hongrie que le germe

1. On attribua longtemps ce mérite à Ladislas Geréb, mais l'historien Frak- noi a démontré dernièrement que c'est à Karai que revient cet honneur. Voy. Mémoires de l'Acad. honr^roise, 1899.

2. Die Wiederbelebung des classischen Allerlhums, 1881, t. II, p. 329.

3. Édités par Abel dans Irodalomtorténeli emlékek (Monuments d'histoire littéraire), tome II, 1890.

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fécond '-nous voulons dire la culture latine. Faute de temps, elle ne put transformer l'idiome national en langue litté- raire. Il aurait fallu après le règne de Mathias Gorvin un siècle de tranquillité et de prospérité pour faire mûrir les fruits que le mouvement humaniste avait semés. Cette satis- faction ne fut pas donnée au pays. Cependant, comme tout effort intellectuel, l'humanisme hongrois, s'il n'a pas produit tout ce qu'on pouvait en attendre, a du moins empêché le pays de retomber clans la barbarie pendant la domination turque. Et il est curieux de voir que les xvi'' et xyu*" siècles, malgré des malheurs sans nombre, montrent au point de vue littéraire et intellectuel un ensemble beaucoup plus satisfai- sant que les soixante années qui vont de la chute de l'indé- pendance nationale (1711), jusqu'en 1772, etqui forment une période pendant laquelle l'Autriche avait réussi à germaniser totalement la Hongrie.

III

(1526-1711).

Mohâcs marque la fm du moyen âge hongrois; la Réforme est l'aurore des temps modernes. Jamais la perte d'une seule bataille n'a causé une chute aussi profonde, jamais un seul désastre n'a laissé de traces aussi cuisantes dans l'âme d'un peuple que la défaite de Mohâcs. Au bout de trois siècles les poètes en exprimaient encore le souvenir avec douleur. A ce fait on peut assigner plusieurs raisons. La Hongrie, de môme que les autres puissances de l'Occident, fut comme stupéfaite de la poussée violente donnée par l'islamisme. Par suite de cette bataille, non seulement la partie la plus fertile du pays devint pour cent cinquante ans la proie des Turcs, mais la mort du roi Louis II ouvrit encore la suc- cession au trône, et cette fois-ci, les Habsbourg devenus plus

;^0 LA LITTÉRATUUE FliANÇAlSE EX IIONGKIE

puissants, ne laissèrcnl pas échapper ce beau pays. La nou- velle dynastie ne voulait pas seulement subjuguer les corps, mais aussi les âmes. Elle se trouvait, dès son arrivée au trône, en face de la Réforme dont les progrès étaient très rapides. Quoique Ferdinand 1" eût promis de respecter les libertés politiques, lui et ses successeurs voulurent assimiler la Hon- grie aux autres provinces héréditaires. De résulta une lutte deux fois séculaire au cours de laquelle la France prit fait et cause pour la Hongrie. Malheureusement son appui ne fut ni efficace, ni énergique, car il ne s'agissait pour elle que de « faire diversion ».

La Transylvanie joua, pendant ces deux siècles, un rôle politique prépondérant. Il suffit de nommer Gabriel Bethlen et Georges P"' Râkoczy, puis fumerie Thôkôly et François II Ràkoczy pour faire comprendre quels services les princes transylvains ont rendu à la cause nationale, lorsque, au xvii^ siècle, la réaction catholique triompha. C'est pendant ces luttes que la France commence à s'intére^sser vivement au pays. Les relations entre Georges P*" Râkoczy et Louis XIII, puis celles de François II Râkoczy et Louis XIV ont donné naissance aux premiers ouvrages historiques qui initièrent le public français sinon à la vie intellectuelle du moins à l'état politique du pays '. Et réciproquement : si la Hongrie du moyen âge a subi largement l'influence de la « Gallia christiana », nous voyons pendant ces deux siècles, malgré les

1 . 11 faut placer en tête de ces publications, VHistoire rjénérale des troubles de llon;/)'ie et Transylvanie, par Fumée et Montreulx, 2 vol. in-4° (Paris, 1608); puis les Discours historiques et politiques sur les causes et la guerre de Hon- f/rie, par Dumay (Lyon, 1663); Mémoires de la guerre de Transylvanie et de //o/t;7?'ie, 2 vol. (Amsterdam, \&M); Histoire de l'exécution des trois comtes (Nàdasdi, Zrinyi et Frangipani), 1672; Journal sur le siège de Neuhàusel (Bruxelles, 1685) ; Histoire de l'état présent du royaume de la Hongrie (Cologne, 1686); Histoire et description ancienne et moderne du royaume de Hongrie (Paris, 1688) ; Histoire des troubles de Hongrie (Paris, 1683) ; Histoire d'Eméric, comte de Tekeli (Cologne, 1693); Histoire du prince Ragolzi (Paris et Cassovie, n07); Histoire des révolutions de Hongrie, avec les Mémoires du prince François Hdkoczy et ceux du comte Bethlen, 2 vol. (La Haye, 1739).

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misères du temps, l'esprit français de la Réforme, l'esprit de Calvin et de Ramus, puis celui de Descartes exercer un ascen- dant de plus en plus marqué.

Mais, pour apprécier ces tendances, il faut que nous mon- trions, au moins succinctement, l'état intellectuel de la Hon- grie pendant ces deux siècles.

Ce qui frappe de prime abord, c'est que la littérature natio- nale naît au milieu des troubles les plus graves. Malgré la domination turque, malgré la lutte entre Ferdinand P' et Jean Zâpolya, la Réforme fait des progrès rapides. Les rois « très chrétiens », François I", Henri H, qui soutenaient Zâpolya, et, plus tard, sa veuve Isabelle \ ne suivaient pas en Hongrie la même politique religieuse que dans leur pays. Le clergé hongrois très affaibli pendant les troubles, n'opposait pas une grande résistance au mouvement que ni exécutions, ni bûchers ne réussirent à enrayer. Le grand jurisconsulte Werbôczy a beau proclamer que « les hérétiques sont à brû- ler », les nobles aussi bien que le peuple, considérant la nou- velle religion comme une arme de plus contre l'Autriche, se convertirent en masse. Pour ne pas être confondu avec les colons allemands et slaves, l'élément magyar suit les doc- trines de la Réforme française. Les districts de la Tisza, la Transylvanie devinrent complètement protestants ; Debre- czen fut une seconde Genève et c'est au xvi" siècle qu'on créa le dicton : « Foi hongroise, foi de Calvin. »

Les Turcs s'inquiétaient peu de ce mouvement religieux, mais, dans les parties soumises à la couronne impériale, la lutte était très violente. Les deux camps ennemis lirent tous

1. Voy. sur ces premières relations : E. Charrière, Né'jociulions de la France dans le Levant ou Correspondances, Mémoires et Actes diplomatiques des ambassadeurs de France à Conslantinople (Paris, 1848); L. Szalay, Adalékok a maçiyar nemzet torténetéhez a XVI. szdzadban (Contributions à l'histoire du peuple hongrois au xvic siècle), 1859, pp. 1-145 j J. Zellcr, La diplomatie fran- çaise vers le milieu du x\i° siècle, 1881, chap. vu,; Correspondance politique de Guillaume Pellicier, éditée par Tausserat-Radel (1899) avec l'article de M. Wallon : Journal des Savants, mars 1900.

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leurs elTorts pour convaincre les fidèles. Ils rivalisent de traductions de la Bible, de livres dogmatiques et moraux. Puis, comme il ne s'agissait pas seulement de convaincre les lettrés, mais surtout le peuple, la Réforme eut encore cet cHet heureux de développer la prose hongroise inconnue jus- que-là. Au bout de soixante ans la littérature montre avec fierté une excellente traduction de la Bible, par Gaspard Kâroli '. Pour élever la jeunesse dans la nouvelle doctrine Ozorai, Mathias Bird de Déva, Pesti, Hontér, Heltai et sur- tout Pierre Juhàsz, dit Mélius, rivalisent d'efforts. Ce der- nier, polémiste aussi ardent que lettré, est correspondant de Théodore de Bèze qui le nomme « un athlète vigoureux, digne d'une mémoire éternelle ^ ». Ces réformateurs et les seigneurs convertis fondèrent de nombreuses écoles et quoique la langue de l'enseignement classique y reste le latin, quelques pasteurs s'appliquent à composer en hongrois les premiers livres de classe. Les imprimeries, négligées après l'essai de Hess, sous Mathias Corvin, deviennent de puissants auxiliaires dans ce combat ; les magnats en établissent dans 1 eurs propriétés et chargent de leur direction les savants formés à Wittemberg et à Genève. Il y avait vingt-huit imprimeries de ce genre au xvf siècle, sans compter les nombreuses presses à main dont se servaient quelques réformateurs et les poètes ambulants.

Au xvi'^ siècle la Réforme triomphe sur tout le terrain et avec elle l'esprit national. Ses foyers les plus ardents sont la cour transylvaine à Gyula-Fehérvâr (Alba-Julia) et les deux grandes écoles de Nagy-Enyed et de Sârospatak. La princi- pauté s'étendait alors jusqu'au nord de la Hongrie et la grande

1 . Szent Biblia, az az : Islemiec o es loj teslamentumanac propheldc es apostoloc filial megh'af.ott szent kimyvei, 1590.

2. Epislolariim theologicarum Theodori Bezae Vezelii liber unus. Genève, 1537. Lettre-préface à Nicolas Telegdi. Une lettre de Bèze à Mélius, ibid., p. 207. Sur la Réforme en Hongrie, voy. E. Sayous, L'établissement de la Réforme en Hongrie (Bulletin de la Société du protestantisme français, 1873) et son article : Hongrie^ dans VEncyclopédie des sciences religieuses.

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voie par laquelle elle communiquait avec Tétranger, pour éviter le territoire occupé par les Turcs, marque aussi la route que suivit la civilisation. Les princes transylvains sont des nobles magyars qui se servent de l'idiome national même dans leur correspondance avec les pachas turcs, et c'est un signe caractéristique que les hospodars de la Valachie, de la Moldavie et plusieurs nobles de Pologne parlent le hongrois. Tandis qu'à l'Université de Nagy-Szombat (Tyrnavie), les Jésuites conservaient la discussion scolastique, dans les écoles protestantes l'esprit de libre recherche trouvait un asile assuré. Dès 1569, le prince Jean Sigismond Zapolya entre en pourparlers avec Ramus pour lui confier la direction d'une haute école.

L'activité littéraire du xvi' siècle se manifeste d'abord dans les récits bibliques et historiques, dans les exhortations morales et religieuses ; puis on aperçoit les premiers rudi- ments de la fable et du drame. Les auteurs puisent dans les Gesta Romanorum et dans Boccace; ils accommodent leurs apologues aux besoins du temps et font de la fable ésopique une leçon de morale. Les pièces dialoguées, comme Le mariage des prêtres (1S30), et Le miroir du vrai clergé (1559), de Sztârai mettent en pratique la doctrine luthérienne.

Le recueil des Anciens poètes hongrois ' nous montre que la poésie narrative, didactique et religieuse était représentée pendant ce siècle, par toute une série d'écrivains peu connus il est vrai, et dont un seul a survécu : Sebastien Tinddi (1505-1557), surnommé le Joueur de Luth (lantos). Ses chro- niques rimées sont autant de documents historiques, car après avoir combattu contre les Turcs, le poète alla partout la vie nationale se manifestait : dans les assemblées poli- tiques, au quartier général de l'armée, au milieu des batailles, uniquement préoccupé de recueillir des faits précis pour ces

1. Réfji magyar kôltok tara, édité par Aron Szilâdi, 6 vol. (depuis 1880). Au dernier volume (p. 110), se trouve une poésie de Heltai, imitée de Villon (Ballade des dames du temps jadis, Ballade des seigneurs du temps jadis).

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poômcs. D'autres conteurs mettent en vers ou traduisent les légendes les plus répandues et les contes les plus amusants de l'étranger {Fortimatus, Griselidis, Euryalius et Lucrèce, Le brave Francesco, Poncianus^ Salomon et Markalf) ou s'inspirent de quelques épisodes empruntés aux guerres contre les Turcs (Szilgâyi et Hajmàsi).

Toutes ces œuvres manquaient d'élan poétique. L'ensei- gnement, la morale, les exhortations sont leurs principales fins. Elles rompent avec la tradition de la poésie populaire, le rythme même est modifié : au vers national elles substituent l'alexandrin en strophes de quatre vers dont les rimes banales et la longueur démesurée ne serrent pas d'assez près la pensée ; la diction devient plate, la forme se relâche. C'est alors qu'apparaît le premier poète lyrique hongrois Yalentin Balassa (1551-1594). Sa vie tragique, ses amours et sa mort héroïque font de lui une des figures les plus marquantes du Parnasse magyar. Il fait entendre des accents que la lyre hongroise ne retrouvera que vers la fin du xvin" siècle. Le rythme de ses poésies est gracieux et léger. Des strophes artistiques avec des vers de six à huit syllabes, appelées strophes de Balassa, remplacent le lourd alexandrin \

Au xvi" siècle, nous constatons les premiers essais d'une historiographie. Etienne Szamoskôzy et Nicolas Istvànfi'y, ce dernier surnommé le Tite-Live hongrois, sont les disciples de Jacques de Thou dont les œuvres fort répandues en Hongrie exercèrent leur influence jusqu'au xvni'' siècle, lorsque la méthode de Bayle et de Mabillon inspire les premiers grands historiens hongrois : Bel, Bod, Pray et Katona ".

1. Son plus beau recueil de vers, les Chansons des fleurs, ne fut découvert qu'en 1874, dans un manuscrit de Radvâny.

2. Plusieurs savants font imprimer, au cours du xvio siècle, leurs ouvrages en France. Ainsi parut le Tractatiis de Tiircis de l'Anonyme de Sebes (Paris, 1509), l'ouvrage de Georgevics : De afflictione Chris lianorum tam captivorum quam etiam sub Turcae tributo viventium (Paris, 1S43, et Lyon 155G). Le poète Sambucus (Zsdmbok) a donné à Paris (1349), une édition de

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Quoique le xvn" siècle retentisse encore du bruit des armes, que la réaction catholique s'y fasse lourdement sentir, que les Turcs ne soient définitivement chassés qu'après la prise de Bude (1686), la vie littéraire et scolaire n'est pas interrompue. On peut citer parmi les écrivains quelques grands noms et des œuvres qui, après deux siècles, con- servent encore leur valeur. La poésie passionne de plus en plus les nobles et nous voyons dans la phalange des écri- vains les plus grands noms du pays comme le comte Nicolas Zrinyi \ ban de Croatie, auteur de la première épopée magyare il glorifie la mort héroïque de son illustre aïeul lors de la défense de Szigetvâr (1566). Les princes transyl- vains et leur entourage écrivent tantôt l'histoire de leur temps, comme Nicolas Bethlen qui fut l'hôte du grand Condé à Chantilly ^, tantôt des hymnes religieuses. Gyôngyôsi (1625-1704) écrit quelques charmants contes romantiques {La Vénus de Murdnij, La mémoire de Jean Keméjiy, Les cruautés de l'espiègle Cupidon, Théagène et Chariclée) qu'on

Dioscoride, avec traduction latine et des Castiqationes ; en 1361 : De hnitalione Ciceroniana. Le poète Jacques Grévin a traduit en français ses Emblemata (voy. Pinvert : Jacques Grévin, 1898). Colosvarinus Pannonius fait imprimer à Paris son Oratio de vera etpopulari, conslanti atque usitala ratione (15S2); Dudith ses Orationes duae in Concilio Tridenlino habitae (1363) ; le musicien Bacfark, publie le Premier Livre de tablature de Luth, contenant plusieurs fantaisies, motets, chansons françaises (1364); Berzeviczi son Oraison funèbre de Ferdinand P'' (1363) et Gregorius Coelius Pannonius ses Collec- tanea in Sacrum Apocalypsin (1372). Voy. Szabô-IIellebrant : Régi magyar Konyvtdr (Ancienne bibliothèque hongroise), tome III, 1896.

1. Zrinyi n'était pas un inconnu à la Cour de France ; Louis XIV et les Français qui avaient pris part à la bataille de Saint-Gothard l'estimaient beaucoup. Après sa mort, le roi écrit à Grenionville, ambassadeur à Vienne : « La mort du brave comte de Serin (Zrinyi) est un incident fâcheux dans les affaires du monde et préjudiciable à la chrétienté. » Voy. Jules Pauler : Wesselényi Ferencz nddor es tdrsainak osszeeskiivése (La conjuration du palatin François Wesselényi), 1876, tome I, p. 17 et suiv. Acta conjuratio- nem Pétri a Zrinio et Francisci de Frankopan nec non Francisci Nddasdy illustrantia, 1663-1671, édités par V. Bogisic d'après la Correspondance de Grenionville dans : Monumenla spectantia kistoriam Slavorum meridionaliiim, tome XIX. Zâgrâb, 1888 (p. 22 et suiv.)

2. Dans son manoir en Transylvanie il vivait « à la française ».

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lisait encore au commencement du xix*" siècle, et le grand cardinal Pazmany (1570-1637) crée dans son Guide vers la vérité' divine (IQiS), son Livre de prières et ses 5ermo/?.v, les premières grandes œuvres de la prose magyare.

Deux autres écrivains de ce siècle nous intéressent parti- culièrement, car dans leurs écrits nous voyons pour la première fois les traces directes de l'influence française que jusqu'ici nous n'avons pu constater que d'une manière inter. mittente dans la vie intellectuelle et sociale des Magyars. Ce sont Albert Molnàr de Szencz (1574-1634) et Jean Cseri d'Apdcza (1625-1659). Albert Molnâr, à Szencz dans le comitat de Pozsony d'une famille sicule, avait étudié à Gyôr (Raab) et à Debreczen, mais la soif de la science le poussa à quitter son pays dès l'âge de quinze ans. Il fréquente les Universités allemandes et se fait recevoir bachelier en théo- logie à Strasbourg (1595) ^ Ne voulant pas abjurer le calvi- nisme il est forcé de quitter cette ville ; il s'en va à Genève il voit Théodore de Bèze ^ parcourt l'Italie, devient prote à Francfort, travaille à Alldorf et à Prague oii il voit Kepler. Il n'oublie pas un instant qu'il est Hongrois et il rend de grands services à son pays tout en restant à l'étranger. En J604, il publie à Nuremberg un Dictionnaire hongrois- latin et latin-hongrois qui a vite remplacé les recueils de mots groupés d'après le sens qui existaient alors en Hongrie. Il s'est maintenu pendant deux siècles.

Beaucoup plus importante est sa traduction des Psaumes (Herborn 1607), qui marque une date dans la poésie magyare.

1. Sa couronne de laurier se voit encore, sous verre, dans un album con- servé à l'Académie hongroise, avec cette souscription : « Corona mea laurea, multis aerumnis et sollicitudinibus in Argentinensi Lyceo parla, anno Christi 1593. Sur Molnâr, voy. outre B. Jancsô : Szenczi Molnnr Albert (1878) surtout la biographie récente de Louis Dézsi dans : Torténeti életrajzok (Biographies historiques), 1897. Le même a édité le Journal, la Correspon- dance et les Papiers de Molnâr {Szenczi Molnàr Albert naplâja, levelezése es iromnnyai), 1898.

2. Aucun théologien ou savant hongrois se rendant à l'étranger n'a man- qué d'aller voir Théodore de Bèze.

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L'église réformée était pauvre jusqu'alors en chants d'église; la langue n'était pas assez cultivée, la versification trop défectueuse. Seuls, quelques psaumes de Balassa avaient quelque mérite. Molnâr fut ravi, lorsqu'en 1601, il entendit, à l'église française de Francfort, chanter les psaumes dans la traduction de Clément Marotet de Théodore de Bèze, mis en musique par Bourgeois et Goudimel. N'étant ni théolo- gien polémiste, ni pasteur, mais uniquement préoccupé de servir comme écrivain la cause de la liturgie et de l'école, il prit la résolution d'adapter sa traduction à cette musique. L'entreprise était hardie. Il s'en explique dans sa préface : « Dans les anciennes hymnes hongroises, il n'y avait pas de rime ou hien une dizaine de vers se terminaient toujours par le même mot '. A l'étranger on se moque de ces procé- dés. Mais, Dieu merci ! depuis quelque temps nos poètes font des vers plus ornés (il cite ici quelques strophes de Balassa). Les rythmes français sont beaucoup plus variés et les vers ont de nombreux genres. Les psaumes sont traduits sur cent trente airs et presque autant de rythmes. On peut s'imaginer le travail que je me suis imposé en adaptant les longs vocables hongrois aux mots français beaucoup plus courts et cela sans pouvoir ajouter une seule syllabe, ni m'écarter du sens ; car j'ai pris encore plus de soin de rester fidèle au texte que d'orner les vers. » Celte traduction est un pur chef-d'œuvre pour l'époque; c'est un livre capital pour la Hongrie protestante, le plus répandu dans le pays puis- qu'il a eu jusqu'ici plus de cent éditions et sert encore dans les églises, même catholiques. Molnâr, avec un sens musical inconnu jusqu'alors, adapta ses vers à la musique française et sa traduction, écrite sur cent trente mélodies, compte autant de rythmes différents ^

1. C'est le fameux vala (il était), qui rend si ennuyeuse la lecture des poètes du xvic siècle.

2. 11 se peut que Molnâr ait eu sous les yeux les traductions allemandes des Psaumes faites par Melissus (1572) et par Lobwasser (1573), mais ces deux traducteurs ont travaillé également « nach frantzôsischer Melodey und

38 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN HONGRIE

Après avoir donné une édition améliorée et surtout plus portative de l'énorme Bible de Kâroli (Ilanau, 1608), Mol- nar écrivit une Grammaire liongroise (1610) \ non pas tout à fait la première, comme il le croyait, ne connaissant pas celle d'Erdosi (Jean Sylvester, 1539), mais en tout cas, la première la syntaxe soit également traitée et oîi la méthode inaugurée par la grammaire latine de Ramus soit suivie ^ Cette grammaire pratique prouve un sens très fin de la phonétique et obtint les suffrages du plus grand pro- sateur du temps, le cardinal Pàzmâny.

Sur les instances de Gabriel Bethlen, Molnâr osa entre- prendre la traduction de YInstitution chrétieiine de Calvin ^ faite très probablement sur le texte latin. « Dans cette langue, dit M. Lanson, dont il était plus maître que de son parler natal, Calvin donna à sa pensée toute son ampleur et toute sa force et quand ensuite il la voulut forcer à revêtir la forme de notre pauvre et sec idiome, elle y porta une partie des qualités artistiques de la belle prose romaine. » Molnâr, en s'efforçant de rendre cette forte langue, se voit trahi à chaque instant par son idiome natal ; le manque do termes techniques le force à des périphrases. Malgré tout, sa traduction est, par endroits, très concise et ne manque pas d'une certaine envolée. A ces traductions il faut ajouter celles de Postilla de Scultetus, moins réussie, et le Livre de prières des réformés de Zurich.

Molnâr est l'humaniste de la Réforme magyare. Peu soucieux de se créer une situation stable, il erre de ville en

Silbenart » comme ils le disent. Les érudits hongrois trouvent que Molnâr est souvent plus élégant et rend mieux le texte français que Lobwasser. Le pasteur Clément Dubois l'a aidé dans sa traduction.

1. Novae grammaticae imgaricae libri duo.

2. Molnâr dit dans sa préface : « J'ai suivi la méthode de Ramus, j'ai accepté ses termes techniques. » Il s'en écarte seulement pour la dénomina- tion du septième cas (mutativus) et en plaçant, à l'exemple des grammaires hébraïques, la personne du singulier en tète de la conjugaison^ cette personne indiquant la racine.

3. Az keresztyéni religiora ésiqaz hUrevalô tanitds.

INTRODUCTION 39

ville et, même marié, ne peut se résigner à se fixer. Son pays natal n'est pas la cause directe des misères qui le frappent. Gabriel Bethlen lui avait proposé à plusieurs reprises une chaire à Gyula-Fehérvâr oii des savants comme Bisterfeld, Piscator et Alsted se sont très bien trouvés. Molnâr reste étudiant à l'âge d'autres professent et veut faire profiter la Hongrie protestante de tout ce qu'il voit de beau et de noble en France et en Allemagne. Lorsqu'enfm il revint en Transylvanie, après avoir été pillé et maltraité par les soldats de Tilly à Heidelberg, le prince Georges 1" Râkoczy ne s'intéresse pas à lui et le laisse mourir dans la misère. L'épitaphe de Bisterfeld : « Musa mihi favit, sed non Fortuna, fuitque Teutonia auxilium, sed Patria exilium, » est donc vraie, mais il convient d'ajouter que l'esprit de la Réforme française avait profondément touché ce savant qui a beaucoup contribué à le répandre dans son pays natal.

Jean Gseri d'Apâcza (Johannes Chieri Apacius) un autre savant transylvain, a fait, au milieu du xvii" siècle, un efTort vraiment remarquable pour transplanter la philosophie cartésienne en Hongrie et vivifier par elle, non pas tant la littérature que la science et l'éducation. Cette tentative restée stérile, est d'autant plus méritoire que Gseri se servit dans son ouvrage philosophique de la langue nationale. Si les Allemands rappellent avec fierté que Thomasius a enseigné la philosophie en allemand dès 1686, les Hongrois peuvent citer Jean Gseri qui a employé la langue hongroise dès 1655, année oîi parut à VtrechtV Encyclopédie magyare '.

Fils d'un pauvre paysan, Gseri fit ses études à Gyula- Fehérvâr, puis à Kolozsvâr. L'évêque des réformés, Etienne

1. Magyar Encyclopaedia, imprimé à Utrecht. Voy. sur Cseri, Cyrille Horvâth : Apdczai Csere Jdnos bolcsészeti dolgozaiai (Les œuvres philoso- phiques de J. Csere d'Apâcza), 1869 ; K. Szily ; l'Encyclopédie de Cseri au point de vue mathématique et physique, dans : Természettudomanyi KôzlÔny, octobre, 1889 ; L. Stromp : Apdczai Cseri Jdnos mint paedagogus (J. Cseri, pédagogue), 1898 (avec une bibliographie complète), J. Hegedus a publié, en 1899, les œuvres pédagogiques : Apdczai Cseri Jdnos paedagogiai munkdi.

40 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN HONGRIE

Gclei Katona, savant lui-même *, le fit envoyer dans les Universités hollandaises. A Utrccht Gseri se familiarisa avec la philosophie cartésienne enseignée par de Roy ; à Leyde, il est le disciple de Heidanus , ami intime de Descartes, de Ueorbrot et de Burmann. Émerveillé du grand essor qu'avaient pris la science de l'antiquité et l'historiographie sous l'impulsion des savants hollandais, le pauvre étudiant hongrois comprit avec tristesse quel abîme séparait ce petit pays riche et actif du sien. Dans ses nuits sans sommeil, il pense à doter la Hongrie d'un vaste répertoire toutes les sciences seraient traitées en hongrois. « Malheureux, disait- il, le peuple la science ne se répand que dans un idiome étranger. » Il se place, dès la préface, sous l'autorité de Ramus dont l'influence allait toujours grandissant en Hon- grie. « Je me suis appliqué, dit-il, à me conformer à l'esprit de Ramus ; s'il ressuscitait il reconnaîtrait mon Encyclopédie comme sienne et me remercierait non seulement parce qu'il verrait son vœu accompli par moi, mais aussi parce qu'il ensei- gnerait la philosophie aux Hongrois sans savoir leur langue. » Après l'éloge de Ramus vient celui de Descartes. « Mais, dit-il, puisqu'il n'est pas donné à un seul homme, ni même à un siècle d'atteindre, en philosophie, la perfection, Dieu a donné à notre époque une grande preuve de sa bonté en faisant naître René Descartes, le rénovateur de toute la philosophie, l'ornement et la gloire de notre siècle ; lui qui, tant par la nation à laquelle il appartient, tant par sa nais- sance que par son savoir et ses vertus, est le plus noble des nobles. Voyant que dans tout le domaine de la philoso- phie, il n'y avait que discussion et querelles, il s'est demandé si l'on ne pouvait la faire progresser avec la certitude des sciences mathématiques. »

1. Gelei Katona (lo89-1649), l'ancien chapelain de Gabriel Bethlen, a publié, outre de nombreux ouvrages théologiques, une Petite grammaire hongroise (Magyar Gramatikatska, 1645), nous trouvons les premières traces de la science étymologique magyare.

INTRODUCTION 41

Cseri commence son ouvrage en invoquant Descartes et consacre les trois premières parties à la philosophie, la quatrième et la cinquième à Tarithmétique et à la géomé- trie, la sixième à l'astronomie, la septième à la physique et à l'histoire naturelle qui comprend la physiologie et la psychologie, l'hygiène, la pathologie et la médecine; la huitième à l'architecture et à l'économie politique, la neu- vième à l'histoire sous la forme d'une simple énumération chronologique des faits mémorables ; la dixième à la morale, à la jurisprudence et à la sociologie la famille, la communauté ecclésiastique et civile et à la pédagogie ; la onzième, enfin, à la théologie chrétienne. Pour comprendre l'importance de cet ouvrage il faut se rendre compte de l'état de la langue à cette époque : les termes techniques n'existaient pas ; Cseri dut les créer et ses créations furent souvent heureuses. Quand au fond, l'Encyclopédie n'est qu'une vaste compilation ; l'auteur avoue lui-même avoir fait des extraits de Ramus, de Descartes, d'Amésius et de Regius (de Roy) qu'il a coordonnés et traduits. Il est donc inutile d'y chercher un système original *. Mais ce qu'il faut admirer, c'est l'ardeur avec laquelle il veut propager la science en langue magyare, ses attaques hardies contre l'usage du latin dans les écoles. « Une force magique, disait-il, réside dans l'emploi de la langue nationale pour l'enseignement. » Ce qui l'attriste surtout, c'est que l'on ne cultive pas assez la science pour elle-même ; on la considère seulement comme un gagne pain et ceux qui entrent dans les écoles le font le plus souvent pour échapper à la servi- tude qui fait sentir son joug aux paysans.

Cseri désirait une réforme complète de l'enseignement. Ces discours enflammés à Gyula-Fehérvâr ses disciples

1. D'après Horvâth, le chapitre sur l'origine des sciences est une pure tra- duction de Descartes (De principiis cognitionis humanae. De principiis rerum vialerialiurn], ceux sur l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la phy- sique sont, d'après Szily, traduits, en partie, de Ramus {Arithmelices libri duo), de Schonerus, de Snellius et de Descartes {Geomelriae libri septem et uiyinti)

42 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN HONGRIE

l'adoraient, lui suscitèrent de nombreux ennemis, notam- ment son collègue Isaac Basire, Tancicn chapelain de Charles I"', roi d'Angleterre qui, après la mort de son sou- verain, était venu en Transylvanie et exerçait beaucoup d'influence sur Georges II Râkoczy. Basire accusait Gseri de presbytérianisme et de cartésianisme et lors d'une discussion publique dans une église, la foule ameutée voulut précipiter Gseri du haut de la tour. On l'envoya à Kolozsvâr oii son discours d'ouverture sur la Réforme de l'enseignement eut un grand retentissement *. Mais déjà la phtisie le minait; il mourut le 31 décembre 1659, âgé de trente-cinq ans.

Malgré les doléances de Gseri, il ne faut pas croire que la vie scolaire, surtout chez les protestants, ait été tellement négligée. Certes, en comparant les grands collèges hongrois avec une université hollandaise oii des savants comme Vos- sius, Meursius, Graevius et Gronovius enseignaient, Télite de la jeunesse protestante de tous les pays affluait, le jeune et ardent Magyar pouvait constater une différence sensible. Malgré la rigueur des temps nous trouvons encore au xvii^ siècle huit cent cinq établissements scolaires, dont sept cent cinquante entre les mains des protestants. Non contents d'envoyer les jeunes gens laborieux dans les uni- versités étrangères "^ ils appellent quelques grands savants en Hongrie pour donner plus de lustre à leurs écoles ^ Les

i.Oratio de summa scholarum necessitate earumque interHungaros barbariei causis. Imprimée pour la première fois par Felméri, en 1894. Le Mémoran- dum que Cseri adressa, en 1638, au prince Barcsai: Modus fundandi Academiam Transylvaniae, fut découvert et édité par Charles Szabô en 1872, l'année oti le projet de Cseri fut réalisé par la fondation de l'Université de Kolozsvâr.

2. Depuis la Réforme, l'Université de Paris fut moins fréquentée par les Magyars, que Wittemberg, Halle, Genève, Utrecht, Leyde et qu'en général les hautes écoles protestantes. Les catholiques cependant s'y rendaient encore. Voy. Frankl : A fiazai es killfôldi iskoldzâs a XVI szdzadban (L'enseigne- ment national et étranger au xvi'' .siècle). 1873, p. 276.

3. Ainsi Amos Coraenius enseigna à Sârospatak (1630-1634), Martin Opitz à Gyula-Fehérvâr (1622) ; Bisterfeld, Alsted illustrèrent également cette école. Sur ces deux derniers, voy. les études deJ. Kvacsala dans Vngarische Revue, 1893 et 1889.

INTRODUCTION 43

disciples de Ramus et de Descartes n'étaient pas rares parmi les professeurs. « Louer Ramus ou le recommander était alors inutile en Hongrie », dit Erdélyi dans son Histoire de la philosophie '.

On peut donc constater un mouvement philosophique en Transylvanie et dans les écoles protestantes de Hongrie. Le centre des études supérieures pour les catholiques était à Nagy-Szombat, oii le cardinal Pâzmâny fonda une Université en 1635 et la confia, en même temps que l'imprimerie, aux Jésuites. Le souffle des temps modernes n'y pénétra jamais et lorsque, vers la fin du xvii^ siècle, l'Autriche soumit la Transylvanie, commença une époque de décadence qui dura jusque vers la fin du xviii' siècle.

Avant de tracer le tableau de cette chute profonde, il nous faut dire quelques mots de cet illustre et malheu- reux François H Râkoczy, l'allié de la France, devenu son hôte pendant ses années d'exil et qui trouva la paix intérieure dans sa retraite, chez les Camaldules à Grosbois. Lorsque, plus tard, interné à Rodosto aux bords de la mer Marmara, il sentit venir sa fin, il exprima le désir qu'après sa mort son corps reposât au pays de France qu'il aimait tant.

Râkoczy était le dernier des grands princes de cette Tran- sylvanie qui, pendant les deux siècles que nous retraçons, ont préservé la Hongrie de la germanisation totale. Au point de vue national, la cour d'un Bethlen, d'un Georges P"" Râkoczy, peut être comparée à celle de Mathias Corvin ;

1. A bolcsészet Maqyarorszâgon. 1885. La Dialectique de Ramus fut réimprimée à Nagy-Vârad en 16S3. Micliel Buzinkai, dans son Compendii logici libri duo (1661), s'en inspire et proclame la nécessité de l'étude de la logique; Georges Nagy de Martonfalva publie à Debreczen : Pétri Rami Dia- lectica (1664) dont l'apparition fut universellement acclamée. Nagy nomme cette Dialectique » royale » ; il dit que tout y est si bien expliqué qu'il ne reste plus rien à dire. Ramus eut encore pour disciples : Etienne Tolnai et Paul Lisznyai ; le premier a publié : Dialectica secundum principia Pelri Rami ; le second, successeur de Nagy, a écrit des Notaliones in Pétri Rami logicam (1680; inédit).

44 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN HONCxRÏE

elle présentait môme une supériorité : l'abandon du latin pour le hongrois, et, dans les rapports diplomatiques, l'usage du français. Ces princes étaient en rapports continuels avec l'ambassade de France à Constantinople qui alors n'était pas seulement « le siège de nos juridictions dans le Levant *, mais les princes limitrophes de l'empire ottoman s'adres- saient à celui qui la dirigeait comme à un roi de France orien- tal ». La politique suivie au xvi* siècle par François I" et Henri II à l'égard des princes transylvains toujours prêts à affaiblir la maison d'Autriche, fut reprise et continuée avec encore plus de suite par Richelieu, Mazarin et Louis XIV. Les mémoires des ambassadeurs de Césy '\ de la Haye, de Bon- nac ^ et de Saint-Priest'* parlent assez souvent de Bethlen, de « Ragotzki » et de « Tekeli »; ils nous font assister aux péripéties d'une lutte d'oii l'Autriche devait sortir victo- rieuse. Mais, abusant de sa victoire, elle fut menacée très sérieusement par l'alliance de Louis XIV et du dernier Râkoczy.

Après avoir affaibli les Turcs, les généraux autrichiens rendirent la situation intolérable. La soldatesque était bru- tale ; CarafTa, qui fit de la célèbre école protestante d'Eperjes, un grenier à fourrages, décimait dans les assises sanglantes la noblesse de la Haute-Hongrie. Léopold I" fit dresser partout des échafauds.

Les mécontents appelés Kurucz virent dans les princes de Transylvanie leurs seuls soutiens. Longtemps ils ne purent

1. Sayous, Les relations de la France avec les princes de Transylvanie (Séances et travaux de l'Acad. des sciences morales et politiques), 1875. Cf. A. de Gérando : La Transylvanie et ses habitants, chap. v. 1830 (2" édit.).

2. Plusieurs lettres de Gabriel Bethlen à Philippe Harlay, baron de Césy, sont conservés à la Bibl. de l'Institut; fonds Godefroy, portefeuilles 269 et 270.

3. Mémoire historique sur l'ambassade de France à Constantinople par le marquis de Bonnac, publié par Ch. Schefer, 1894.

4. Mémoire sur V Ambassade de France en Turquie et sur le commerce des Français dans le Levant par M. le comte de Saint-Priest. 1877.

INTRODUCTION 45

exhaler leur colère qu'en chansons \ mais après les exécu- tions de Nadasdi, de Zrinyi et de Frangipani (1671), Eméric Thôkôly qui avait épousé la veuve de François I" Ràkoczy, l'héroïque Hélène Zrinyi, souleva l'étendard de la révolte pour la liberté constitutionnelle et la liberté de conscience. Louis XIV crut trouver en lui l'instrument d'une diversion qui occuperait la cour de Vienne et « il lui fit passer, dit Saint-Priest, à différentes reprises des secours pécuniaires ». Après sa défaite tous les yeux se tournèrent vers Fran- çois II Râkoczy que- Léopold I" avait arraché des bras de sa mère Hélène Zrinyi et envoyé en Bohème pour y être élevé par les Jésuites. Dix ans après, nous le voyons installé dans cette même forteresse de Munkâcs oii la parole enflammée de Nicolas Bercsényi lui dépeint la misère du peuple, les vexations que la noblesse subit sans oser se plaindre par crainte de l'échafaud, les progrès de la germanisation, l'allemand étant devenu la langue officielle. Le prince entre alors en pourparlers avec Louis XIV. On connaît l'histoire de ce soulèvements C'est le dernier

1. L'historien infatigable de l'époque de Thôkôly et de Râkoczy, Coloman Thaly, a découvert au milieu de ses recherches une mine très riche en chan- sons qui sont autant de témoins précieux de cette période mouvementée. Thaly a donné, outre VArcliivum Rakoczianiim en dix volumes : Régi magyar vitézi énekek es elegyes dalok (Anciennes chansons héroïques hongroises) 1864 ; Adalékok a Tokôly-és Rdkoczy-kor h'odalomtorténetéhez (Contributions à l'histoire littéraire de l'époque de Tôkôly et de Râkoczy), 1872. Irodalom-és miveltségtôrténeti tanulmunyok a Rdkoczy-korbôl (Études sur la littérature et la civilisation à l'époque de Râkoczy) 1885. Rdkoczy-emlékek Tôrôkorszdg- ban (Souvenirs de Râkoczy enTurquie), 1893.

2. Voy. E. JVIoret, Quinze ans du règne de Louis XIV, tomes II et III. Moret a consulté, en partie, les nombreux documents, conservés aux Affaires étrangères à Paris, sur les relations de Louis XIV avec Râkoczy, mais l'his- toire documentée de ces relations reste encore à faire. La récente étude d'A. Lefaivre, L'insurrection magyare sous François II Ragoczy [Revue des questions historiques, avril 1901) n'épuise pas le sujet et n'est pas exempte d'erreurs. D'autres documents sur Râkoczy ont été publiés par J. Fiedler : Actenstiicke zur Geschichte Franz Rdkoczy's und selner Verbindungen mit dem Auslande (Fontes rerum Austriacarum, Diplomataria et Acta), tomes IX (1835), XVII (1838).

I

46 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN HONGRIE

la France ait joué un rôle politique, Hongrois et Français aient combattu pour la même cause. Mais si les relations diplomatiques cessent, l'ascendant litté- raire se fait d'autant plus sentir et ce sera un « gentil- homme de la chambre » de Rakoczy qui donnera à la littérature magyare du xviii'' siècle son œuvre la plus remarquable, œuvre écrite sous l'influence de Madame de Sévigné.

Sans entrer dans le détail de la lutte, nous constaterons que pendant dix ans la cour de Rakoczy les officiers fran- çais avaient introduit quelque chose de l'étiquette de Louis XIV, fut le foyer du sentiment national. Il est vrai qu'on y déployait un grand luxe qui a même choqué l'aus- tère ambassadeur hollandais Hamel-Bruyninx, mais ce luxe, outre qu'il satisfait un besoin inné chez les nobles hongrois, était presque une nécessité politique. La cour viennoise fit courir à l'étranger le bruit que Rakoczy n'était qu'un pauvre Kurucz, un rebelle qui avait pris les armes pour piller. Le prince voulut montrer aux nombreux Français qui se ren- daient à sa cour qu'il était digne de l'alliance de leur roi et que les Bercsényi, les Esterhdzy, les Kârolyi, les Csàki, les Perényi et les Sennyei étaient de véritables magnats. Les bijoux que le prince portait à la diète d'Onod la déchéance des Habsbourg fut proclamée, étaient évalués à 400,000 livres ; au dîner off"ert aux Etats à Szécsény on servit 366 plats, et le domaine de Tokaï, propriété du prince, ne se lassa point de fournir un vin généreux. Les plus beaux costumes nationaux, les harnais les plus pré- cieux, les chefs-d'œuvre de l'orfèvrerie hongroise datent de cette époque. C'est à cette cour que les arts trouvèrent un dernier refuge. Le grand peintre Jean Kupetzky (1667-1740) avait travaillé pour le père de Rakoczy ; lui-même envoya Mânyoki à ses frais en Hollande et l'appela ensuite à sa cour avec Mindszenti, Mediczky et Bogdàn. Les sceaux artistiques, les nombreuses médailles, œuvres de Varrô, montrent que la gravure avait atteint un haut degré de perfection ; les

INTRODUCTION

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brillants drapeaux avec leurs inscriptions latines ' : tout montrait aux Français que leur allié n'était pas un pauvre rebelle. Aussi le servirent-ils avec dévouement. Le comte des Alleurs, envoyé comme plénipotentiaire par Louis XIV organisa l'armée ^ avec Fierville d'Hérissy ; le comte d'Abzac, le baron Vissenacque, écuyer-chef de Râkoczy, Damoiseau, Le Maire, Chassant furent de brillants officiers d'artillerie ; le disciple de Yauban, le huguenot de Rivière qui épousa une Hongroise, fortifia Ersek-Ujvar (Neuhaeusel), de la Motte, Boncfous, Gharrière, Norwall furent colonels d'infanterie ; Ijarsonville, Saint-Just, le comte Stampa offi- ciers du génie ; Louis Bechon devint secrétaire du prince et Dupont son médecin. La langue française était couram- ment parlée à la Cour et certainement mieux comprise que l'allemand \

Les écoles protestantes qui déclinaient depuis les troubles des Mécontents et la conquête de la Transylvanie par les Autrichiens, trouvèrent en Râkoczy un protecteur dévoué. Quoique catholique, il voulut défendre ces centres de la cul- ture nationale contre la germanisation. Pour contre-balancer les efforts des Jésuites, il favorisa les Piaristes, venus de Pologne, qui devinrent bientôt des maîtres imbus de l'esprit national. Il fit élever les enfants de ses officiers et fonda la compagnie de la garde noble [nemes compdnia) composée de cent jeunes gens qui lui étaient dévoués corps et âme.

1 . Pressa resurgo ; Post aspera, prospéra spera ; Mille neces quam ferre jugum; Liber aut nihil unum est; Tandem constantia vincit ; Ite quo fata vocant.

2. « Au lieu de flatter les Hongrois et de les laisser combattre à leur manière, selon l'ancien usage de leur père, il (des Alleurs) s'obstina à les réduire à une discipline dont ils n'étaient pas capables », dit Saint-Pricst (p. 152).

3. Thaly cite un fait bien typique pour prouver combien on ignorait l'alle- mand dans l'armée de Râkoczy. Lorsqu'on 1706 une division du corps d'Alexandre Kàrolyi se composant de 25,000 à 30,000 hommes, intercepta une lettre du commandant autrichien de Transylvanie, il ne se trouva pas un seul chef pour la lire.

48 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN HONGRIE

Ccllo compagnie a probablement servi de modèle à Marie- Thérèse lorsqu'elle institua en 1760, la « garde royale hon- groise » à Vienne, dont quelques membres ont fondé le groupe littéraire dénommé Ecole française.

Râkoczy, pour les besoins de sa cause, créa le premier journal : le Mercurius veridicus ex Himgaria qu'il envoyait à l'étranger pour réfuter le Wienerisches Diaritim '; il in- stalla des imprimeries à Lôcse, à Cassovie, à Debreczen, à Kolozsvàr et fit imprimer à Cassovie, en 1707, par François Lancclot un des premiers livres français parus en Hongrie : L'Histoire du prince Râkoczy.

La bataille de Trencsén (1708) et la paix de Szathmâr con- clue par Alexandre Kârolyi sans le consentement du chef qui cherchait encore du secours en Pologne, mit fin à cette brillante prise d'armes pour la liberté. Plusieurs généraux font leur soumission, d'autres comme Bercsényi, Esterhazy, Râttky et Pollereczky, viennent en France oii ils créent des régiments de hussards qui ont conservé longtemps le nom de leur chef. Râkoczy lui-même débarqua en 1713 à Dieppe. Il reçut un accueil princier et ne se sentit nullement dépaysé à la Cour. La curiosité qu'inspirait son pays et sa destinée ne fut pas le seul motif qui le fit accueillir. « Un fort honnête homme, dit Saint-Simon, droit, vrai, extrême- ment brave, fort craignant Dieu sans le montrer, sans le cacher aussi, avec beaucoup de simplicité. » Parent de M""' Dangeau ^, il fut aussitôt mis en relation avec le duc du Maine, le comte de Toulouse, de Torcy qui apprécièrent le

1. Les exemplaires de ce Mercure sont devenus extrêmement rares. Il s'en trouve un, daté du 6 août 1708, aux Archives du Ministère des Affaires étran- gères,//o/jg-rie, Correspondance, t. XIV, p. 113. Le même numéro figure dans les Archives de la famille Kàrolyi, à Budapest. Voy. K. Thaly ; Az elso hazai hirlap (Le premier journal hongrois), dans les Mémoires de l'Académie, 1879, p. 27.

2. Râkoczy avait épousé Charlotte-Amélie de Hesse-Rheinfels, dont le père était le beau-frère de M°ie Dangeau. L'œuvre de Saint-Simon (t. IX, pp. 406 et suiv., édit. Chéruel) est à consulter avec précaution. Les noms propres y sont estropiés.

INTRODUCTION 49

charme de ses manières et la loyauté de son caractère. M'"'' de Maintenon, la duchesse d'Orléans, parlent de lui avec estime. Le roi lui-même lui accorde ainsi qu'à sa suite une riche pension, l'invite à toutes les fêtes de Marly et de Fon- tainebleau et le reçoit seul dans son cabinet dès qu'il désire une audience.

Cependant, la paix était conclue avec l'Autriche et le roi ne pouvait demander au gouvernement de Vienne que la restitution des biens de l'exilé *.

Après la mort de Louis XIV, la régence témoigna beau- coup d'indifférence à Rakoczy. Il se retira avec le maréchal de Tcssé à Grosbois : « Il est parmi ces moines, comme s'il était l'un d'eux, il assiste à leurs prières, à leurs veilles et jeûne souvent », dit la duchesse d'Orléans. C'est qu'il composa ses Mémoires, écrivit un Commentaire sur le Pentateuque et les Aspirations d'iifi prince chrétien "'. Il y resta jusqu'en 1717 lorsqu'il reçut l'invitation de la Porte ottomane qui espérait pouvoir soulever la Hongrie contre l'Autriche. Mais les victoires d'Eugène de Savoie forcèrent la Turquie à conclure la paix de Passarovicz (1718) pour vingt-quatre ans. Rakoczy et sa suite se rendent à Gallipoli, de gagnent Andrinople, Bujukdéré et Jenikeu, jusqu'à ce qu'on les interne à Rodosto (1720) le dernier prince tran- sylvain meurt en 1735. Son nom est devenu le signe de ralliement des Hongrois toutes les fois qu'ils ont lutté pour leur liberté. L'admirable marche de Rakoczy, composée après la bataille de Trencsén ^ orchestrée par Berlioz dans

1. Voy. Recueil des Instructions données aux ambassadeurs et ministres de France. Autriche, par A. Sorel. 1884. Inslruction donnée au comte de Luc (3 janvier ITlo), p. 179; la même instruction renouvelée à Mandat.

2. Le manuscrit en est conservé à la Bibl. nationale, n" 13G28 lat. édité par A. Grisza dans les publications de TAcad. hongroise, 1876. Sur le séjour de Rakoczy en France, voy. ses Lettres adressées, en 1714, au cardinal Gualte- rio, nonce à Paris, publiées par E. Simonyi dans les Monumenta Hungariae historica. I. Diplomataria, t. V, pp. 274-299.— 1859.

3. Les musiciens français n'étaient pas rares à la cour de Rakoczy ; son général en chef, Bercsényi, fit donner des leçons de musique à son fils le

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SSL DaîJination de Faust, est un siiï'su?)i corda qui a conduit au l(Hi les honvéds en 1848. Les nombreuses études sur le prince et son entourage, mene'es avec tant d'ardeur et de patience par Coloman ïlialy, chez qui le patriotisme s'unit à la rigueur scientifique, ont donné un regain d'actualité à celte dernière période des luttes nationales. Les cendres du héros, gardées à Constantinople par des moines français', seront peut-être prochainement transportées en Hongrie.

IV

' (17M-1772).

La période qui s'étend de la paix de Szathmar jusqu'à la renaissance de la littérature est une période de décadence. Les historiens et les critiques littéraires lui ont donné le nom de nemzetietlen kor (époque sans caractère national) et sont d'accord sur l'état vraiment lamentable oii se trouvait le pays non seulement au point de vue littéraire, mais aussi au point de vue social et politique. Jamais, même après le désastre de Mohàcs, l'éclipsé n'avait été aussi complète. « Le plus grand des malheurs s'appesantissait sur nous, dit M. Paul Gyulai ; notre génie national était mourant, nous avions perdu la conscience de nous-mêmes, nous avions oublié notre dignité. Pendant cette époque épuisée et inerte, l'âme perdit son élan et sa force, le caractère son élasticité et on oublia non seulement le sentiment, mais même l'idée des devoirs patriotiques. La vie publique devint un vaste cime- tière où nous enterrâmes journellement soit un droit, soit un espoir et tout un avenir. La force nationale, l'esprit

futur général français par Jacques Déplume; son maître de chapelle était Cédron. L'auteur présumé des paroles delà célèbre marche est Michel Bai'na et c'est Blhari qui en a écrit la musique.

1. Voy. Thaly, Les cendres de François II Râkoczy, dans les Souvenirs, chap. m.

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public, les idées créatrices : tout était frappé ou éteint. Et, lorsque la décadence fit son œuvre dans le domaine poli- tique et social, elle s'attaqua à la nationalité. Notre langue disparut peu à peu des cercles aristocratiques. Les grandes familles historiques reniaient leur passé et commençaient à corrompre les autres classes. La littérature était comme morte \ » La cour visait à la germanisation complète du pays. Tout en prodiguant des titres sonores aux aristocrates, elle les écarte soigneusement des conseils du royaume ; elle lève les impôts et les régiments sans convoquer la Diète et enferme la Hongrie dans un isolement qui entrave toute communication avec le reste de l'Europe. Dès 1725, on empêche par tous les moyens la jeunesse protestante d'aller dans les universités étrangères et l'on confisque les livres allemands et français à la douane. Par la création d'une armée permanente (171S) la noblesse est diminuée, la bour- geoisie n'existe pas encore et le paysan croupit dans l'igno- rance. L'industrie et le commerce sont entre les mains des Allemands dont le nombre augmente encore après l'expul- sion des Turcs, tandis que la population hongroise, qui avait versé son sang pendant une lutte de deux siècles se trouve amoindrie. Sur les deux millions d'habitants que comptait alors la Hongrie, il n'y avait que 700,000 Magyars.

Il n'y a plus de capitale hongroise. Pozsony (Presbourg) est foncièrement allemand et Pest le demeura jusque vers 1840. Un jeune Hongrois qui venait dans la capitale était sûr d'y oublier sa langue maternelle au bout de quelques années. Le roi et ses enfants apprennent les langues étrangères, mais jamais le magyar, et, quoique le précepteur des enfants de Marie-Thérèse fut un Batthyàny, il ne leur apprenait pas le hongrois. A. l'Université de Nagy-Szombat, transférée en

1. Élof/e de François Kazinc.zy, p. 7. Voy. pour cette époque, B. Grûn- wald, J régi Marjyarorszdr/, 1711-1825 (L'ancienne Hongrie). 1888. J. Szin- nyei fils, Irodalmunk lorlénele 1711-1772 (Histoire de notre littérature de 1711 ù 1772). 187G.

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1777 à liudc, puis, en 1784 à Pest, il y avait des chaires d'hébreu, d'allemand et de français, mais pas une de hon- grois. Sous Marie-Tlicrèse, l'aristocratie devient l'ennemie de la langue nationale; dans les assemblées politiques, dans les comitats on la remplace sauf de rares exceptions par le latin. Chose plus surprenante encore, la Transylvanie, ce foyer de l'esprit national pendant deux siècles, désap- prend le hongrois. Pierre Bod, l'auteur de VAthenas magyar (1766), le premier dictionnaire d'histoire littéraire, dit dans sa préface qu'en Transylvanie les enfants dans leurs berceaux crieront bientôt en français '.

On ne pouvait rien non plus attendre de la petite noblesse. Elle est ignorante, ne quitte pas son village et ne sait môme pas ce qui se passe dans le comilat voisin. En fait de livre, elle n'achète que le calendrier et quelquefois une Bible. Dans les réunions des comitats, ces anciennes citadelles des libertés communales, elle croit avoir servi la patrie quand elle a rédigé de vaines protestations. Au fond, elle ne se préoccupe que de ses prérogatives, considère l'impôt comme un signe de servitude '" et rejette toutes les charges sur le peuple.

L'industrie et le commerce sont entravés par la politique douanière de l'Autriche qui ne favorise que les provinces héréditaires et ne se soucie nullement des richesses agricoles de la Uongrie qui restent sans débouchés. Les bras manquent pour cultiver la terre; on peut voyager longtemps sans ren- contrer une habitation. La plaine féconde est constamment inondée, l'eau stagnante empeste l'air et propage les fièvres ; le vent qui souffle sur l'Alfôld ne remue que rarement la moisson d'or. Les routes sont atroces. Le marquis de l'Hô- pital qui, en 17S7, traversa le pays pour se rendre en Russie avec une suite de quatre-vingts personnes voyageant dans

1. Plusieurs romans historiques de Jôsika attestent également que le fran- çais était très répandu en Transylvanie depuis la fin du xvi" siècle.

2. « Ne onus inhaereat fundo » est la formule pour laquelle elle combat jusq'uen 1848.

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vingt-trois voitures dût requérir tous les jours 700 chevaux.

Les écoles, aussi bien celles des Jésuites que celles des protestants, se latinisent; à Gassovie seulement on cultive la langue nationale ; partout, ailleurs, il est défendu de s'en ser- vir. Ce n'est que vers le milieu du siècle que les Piaristes commencent à enseigner l'histoire et la géographie de Hongrie.

Toutes ces entraves mises au développement de la vie intellectuelle eurent les plus tristes conséquences. L'issue fatale du soulèvement de Râkoczy avait réduit au silence poètes et prosateurs. On ne publie plus que des calendriers et des livres de prière. Comparons les données de YA?îcienne Bibliothèque Jiongroise ' avec celles de cette époque de déca- dence et nous constaterons que les années 1697-1706 ont produit 382 ouvrages, tandis qu'en 1711, il paraît en lout trois brochures; en 1712, cinq, en 1714, quatre, et en 1715, deux livres [Le trésor de rame et les Maximes de la vie chrétienne) en 1716, 1717 et 1718 quatre livres dont une réimpression de la Bible de Kàroli; en 1728, quatre catéchismes et livres de prières. Ce n'est qu'en 1766 que le nombre des imprimés s'élève à 25 dont 17 traductions d'ouvrages religieux.

La situation ne s'améliore que vers la lin du règne de Marie-ïhérèse. C'est le moment les historiens Jésuites pour la plupart commencent à publier les grands recueils de documents, Georges Pray % Péterfi, Pâlma, Timon, Kaprinai, Kovachich retracent l'histoire des Hongrois depuis les temps les plus anciens, réunissent les chartes et les diplômes ; Pierre Bod crée la bibliographie magyare; Mathias Bel, la géographie hislorique, et Adam KoUâr démontre la nécessilé des réformes agraires et économiques. Czvittinger, pour démentir les accusations des étrangers,

l.ParSzabô et Ilellebrant, 4 vol. (i879-1898), comprenant les imprinirs depuis l'invention de l'impriuierie jusqu'en 1711.

2. Dans ses Annales veleres Uunnorum, Avarorum et Hiinqaronun (1761) la partie concernant les Huns est emprunté d de Guignes : Mémoire historique sur l'origine des Huns el des Turcs. Paris, 1748.

54 l.A LITTÉRATURE FRANÇAISE EN HONGRIE

donne le premier tableau de l'histoire littéraire hongroise; il est suivi dans celte voie par Rolarides, Iloranyi et Wal- laszky. Sajnovics établit la parenté du finnois et du magyar. Ilell, le célèbre astronome et physicien, rédige ses Ephémé- nWe* appréciées par toute l'Europe savante.

IMais ces énormes volumes écrits en latin intéressaient plus les savants étrangers que la Hongrie elle-même. Dans le pays le niveau intellectuel n'était pas encore assez élevé pour qu'on y sût apprécier les travaux de ces savants qui, dans leurs cellules, les yeux fixés sur les in-folios de Bayle, de Mabillon et des Bénédictins de Saint-Maur, dotaient la science d'instruments indispensables encore aujourd'hui.

La littérature proprement dite est cependant très pauvre et cette pauvreté se fit d'autant plus sentir que les œuvres qui auraient rompu la monotonie des catéchismes et montré à la nation que son idiome est capable de lutter avec les autres ne purent paraître au moment de leur créa- tion. Ainsi les poésies de Faludi ne furent éditées qu'en 1787, celles du baron Amadé en 1836 et le chef-d'œuvre de la prose hongroise du xviir siècle, les Lettres de Turquie de Clément Mikes, en 1794. D'autre part, le drame scolaire très cultivé par les Ordres enseignants resta forcément ignoré, caries Pères se contentaient de les faire jouer dans leurs établissements et ce n'est que de nos jours qu'on s'est mis à en éditer quelques-uns.

Dans les œuvres imprimées ou écrites pendant cette période nous trouvons maintes traces de Fintluence fran- çaise, iniluence qui s'explique par l'universalité à laquelle la littérature française était arrivée au cours du xviii' siècle, par la cour toute française de Râkoczy dont étaient Uâday et Mikes, par le besoin qu'on ressentit de traduire ou d'adapter quelques romans et ouvrages moraux, ce qui eut pour con- séquence de former le style.

La lecture assidue de Fénelon et des poetae minores du xvni'' siècle a donné beaucoup de saveur et un certain poli aux œuvres de François Faludi (1704-1779), qui fit ses études

INTRODUCTION 55

à Vienne et à Gratz, séjourna à Rome comme confesseur en langue magyare dans la basilique de Saint-Pierre et devint directeur de l'imprimerie des Jésuites à Nagy-Szombat. Il a traduit d'abord les Dialogues moraux de Gracian et Dorell, non pas d'après les textes espagnols et anglais, mais d'après les versions françaises et italiennes, puis il composa deux ouvrages dans le môme genre : Le Saint ho?nnie[SiQni cmbar) et les Nuits d'hiver {Téli éjtszakâk) '. Ces livres étaient nou- veaux pour la Ilongrie car elle ignorait encore les maximes de la pbilosopliie pratique, conçues à l'occasion des relations journalières et du commerce mondain. « J'ai écrit, dit Faludi, pour propager notre langue, pour faire connaître les problèmes qui occupent l'esprit des nations étrangères. » Il a ainsi rendu la langue apte à exprimer des réflexions morales, il a créé de nouveaux vocables, des épithètes et des métaphores Dans ses poésies lyriques il vise surtout à l'har- monie musicale ; il est peu profond et exprime la quiétude d'une âme paisible, quelquefois les querelles des amoureux. Le baron Ladislas Amadé (1703-1764) est une nature plus subjective; il chante dans ses poésies les tourments de l'amour, la paix du ménage, la grandeur et les vicissitudes de la vie militaire. Touty est vif, hardi et rapide comme chez Balassa et dans la chanson populaire. Les poètes français lui ont appris à créer de nouvelles strophes et l'ont guidé pour l'emploi heureux de la rime. Ses vers se transmettaient ora- lement dans tout le pays et on les chantait encore au début du xix" siècle. Amadé n'a publié que ses chants religieux (17oo) de même que Paul Râday (1677-1733), le fidèle ambassadeur de Ràkoczy, qui l'envoya comme négociateur

1. D'après Ilupp, le dernier édileur des Nuits d'hiver (1900), les cinq pre- miers récits sont une adaptation des Noc/ies des Inverno, tandis que les trois derniers remontent à une source française. Voy. Régi maQyar Konyvldr (Ancienne Bibliothèque hongroise) N. 19. Ce recueil de réimpressions d'ou- vrages rares ou de premières éditions, rédigé par Gustave Meinrich, ne doit pas être confondu avec l'ouvrage bibliographique de Szabù-IIellebrant qui porte le même titre.

56 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN HONGRIE

en Pologne, en Prusse, en Suède et même au camp de Ben- der pour servir d'intermédiaire entre Charles XII et le Czar. C'est lui qui rédigea la célèbre proclamation de Râkoczy : Rec?'udcscimt... qui, lancée du camp de Munkacs souleva le pays. Ses chants religieux, publiés sous le titre : Soumission de l'âme (Lelki hôdolâs) (1715) comptent parmi les plus beaux de l'église protestante. Dans la forme des strophes, Râday imite souvent Molnâr, mais il montre plus de souplesse '.

La prose compte encore moins de représentants que la poésie. L'histoire littéraire cite seulement les Lettres de Tur- quie de Clément Mikes (1690-1761). à Zagon en Transyl- vanie, élève des Jésuites à Kolozsvâr, Mikes entra à l'âge de 17 ans au service de Râkoczy, non pas comme soldat, mais comme page. Il avança rapidement, aimant son maître à tel point qu'il l'accompagna dans son exil quoiqu'il eût pu, après la paix de Szathmâr, demeurer en Hongrie. « Je n'eus jamais d'autre raison de quitter mon pays que le grand amour que je portais à notre prince », dit-il dans une de ses lettres. Il vint donc à Paris et pendant ce séjour se familia- risa avec les ouvrages qui devaient l'occuper pendant son long exil en Turquie. il eut encore la bonne fortune de trouver dans l'ambassadeur de France, le marquis de Bon- nac, un ami qui mettait volontiers à sa disposition sa belle bibliothèque; la marquise qui, dit-il, « est comme le miel des roseaux et parmi les femmes comme une vraie perle » -, lui communiqua même les nouveautés littéraires venues de Paris.

Après la mort du prince (1735) Mikes administra le peu de fortune qu'il laissait; à l'arrivée de Joseph Râkoczy on lui fit l'affiont de confier ce soin {i un aventurier, Bonneval, qui, après avoir quitté le service de l'Autriche, s'était fait mahomélan. Pendant les années 1737-1739, lorsque la Tur-

1. La fille de Râday, Esther, épousa un Teleki et devint l'aïeule de toute une famille d'écrivains tous imbus d'idées françaises. Voy. plus loin : L'École française, § XIL

2. Lettres de Turquie, XVIIL

INTRODUCTION 57

quie se servait du jeune prince comme d'un épouvantail pour inquiéter l'Autriche, Mikes quitte Rodosto et fait cette misérable campagne de Yahichie qui finit par la mort du chef hongrois. Si Mikes n'a pas pu voir alors sa chère Tran- sylvanie, il a pu regarder au moins, comme il dit « son man- teau », c'est-à-dire ses montagnes couvertes de neige. Il revient avec les autres exilés à Rodosto il voit mourir les uns après les autres ses anciens compagnons; en 1758, on le nomme basbiig, préposé à la petite colonie magyare, fonc- tion qu'il remplit jusqu'à sa mort. A la fin de sa vie, il obtint de pouvoir correspondre avec ses parents de Transylvanie. Ses cendres reposent en terre étrangère dans ce hortus Hun- garoriim^ nécropole de la colonie magyare '.

Le nom de Mikes n'était guère connu en Hongrie lorsque, vers la fin du xviif siècle, un de ses manuscrits parvint entre les mains de Kulcsdr qui rédigeait à Vienne un journal hon- grois. C'étaient les Lettres de Turquie (Torôkorszàgi levelek) que l'avisé journaliste publia en 1794. La haute valeur de cette œuvre ne fut reconnue que par la génération suivante ; on y voit aujourd'hui le chef-d'œuvre de la prose du xviii^ siècle.

Ce recueil contient deux cent sept lettres, s'étendant sur une période qui commence avec l'arrivée des émigrés en Turquie (1717) pour finir en 1758, trois ans avant la mort de Mikes. Elles forment, d'abord, une source historique de première importance sur Râkoczy et son entourage, sur l'enfance de l'écrivain, sur l'état politique et social de la Turquie et sont, en outre, les premières pages hongroises un écrivain médite sur son état d'âme. Mikes, sans doute, était styliste, il a un langage aisé, gracieux, mais les mora- listes français du xvii" siècle, les Lettres de Madame de Sévi-

1. Parmi les nombreux travaux sur Mikes, nous ne mentionnons que les biographies de L. Abafi : Mikes Kelemen (1878) et celle de G. Toncs : Zdgoni Mikes Kelemen élele (La vie de Clément Mikes de Zâgon), 1897. Dans cette dernière on trouvera une bibliographie complète.

58 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN HONGRIE

gné lui ont appris à donner à ses pensées plus de profondeur qu'on n'en trouve chez ses contemporains.

Jusqu'en 173o c'est la personne du prince bien-aimé qui est le principal objet de sa correspondance. Elle reflète fidè- lement les espoirs que Rdkoczy conçoit toutes les fois que l'horizon politique s'obscurcit sur l'Autriche et la Turquie ; sa pieuse résip;nation lorsqu'il est interné à Rodosto, la noblesse de sa conduite qui inspire du respect, même à ses ennemis. Quel deuil ce fut pour Mikes lorsque le Vendredi saint de l'année 1733 le prince rendit le dernier soupir ! La lettre du 8 avril (CXIl) nous montre la consternation générale.

« Ce que nous craignions est arrivé. Dieu nous a faits orptielins; à trois lieures du matin il nous a enlevé notre clier maître et père. Comme c'est aujourd'liui Vendredi saint, nous avons à pleurer noire père céleste et notre père terrestre. Dieu a remis la mort de notre maître jusqu'à ce jour pour sanctifier cette mort par le mérite de Celui qui est mort pour nous tous. Après une telle vie et une telle mort, je crois qu'il lui a été dit : « Aujourd'hui tu seras avec moi en paradis! » Nous avons répandu beaucoup de larmes, car vraiment la douleur nous accablait. Mais nous n'avons pas à plaindre ce bon père, puisque Dieu l'a invité au banquet céleste il le fait boire à la coupe des délices et de la joie ; c'est nous qui sommes à plaindre, nous qui sommes devenus des orphelins abandonnés. Je ne puis t'exprimer combien de larmes nous avons versées, quels gémissements nous avons poussés. Juge, si tu peux, de l'état dans lequel je t'écris cette lettre. Mais puisque je sais que tu désires savoir les circonstances de sa mort, je t'écris avec mou encre et mes lainies, dussé-jeen encore augmenter mon deuil.

« Il me semble que je t'ai écrit ma dernière lettre le 2'ô du mois dernier. Après cette date notre pauvre maître a ressenti une grande faiblesse. Il a peu travaillé, mais il s'est conformé à ses anciennes habitudes; malgré son état précaire il est allé, jusqu'au 1" avril, dans son atelier de tourneur. Ce jour, la lièvre l'a fortement secoué et l'a encore affaibli. Le lendemain il se sentait mieux. Le dimanche des Rameaux il ne pouvait plus aller à l'église, mais il a écouté la messe dans la maison voisine de la chapelle. Après la messe, le prêtre lui a apporté le rameau bénit; il l'a reçu à genoux en disant que ce serait peut-être le dernier. Le lundi il se sentait mieux, le mardi également ; il a même demandé du tabac et il a fumé. Nous vîmes avec étonnement que jusqu'à l'heure de sa mort il n'a pas négligé l'ordre et l'étiquette de

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la maison et il n'a pas permis que nous négligions quelque chose à cause de lui. Tous les jours il s'habillait, mangeait et se couchait à l'heure habituelle. Mercredi, dans l'après-midi, il eut une grande fai- blesse et dormait continuellement. Je lui demandai de temps en temps, comment il se portait"? Il me répondit toujours : Je me sens bien, je n'éprouve aucune douleur. Le jeudi, sa fin étant proche, il communia avec grande ferveur. Le soir, à l'heure du coucher, on le soutenait j^ar les bras, mais il alla seul dans sa chambre. On pouvait à peine distin- guer ce qu'il disait. Vers minuit nous étions tous réunis autour de lui. Le prêtre lui demanda s'il voulait prendre l'extrême-onction. Le pauvre fit signe que oui. Après cette cérémonie, le prêtre lui dit des paroles de consolation, mais il ne pouvait plus répondre. Nous aperçAimes cependant qu'il avait encore sa raison et nous vîmes que pendant les exhortations des larmes s'échappaient de ses yeux. Enfin ce matin, à trois heures, il rendit son âme à Dieu. Il est mort comme un enfant. Nous le regardions constamment, mais nous ne nous aperçûmes de son trépas que lorsque ses yeux se fixèrent. Il nous a laissés, pauvres orphe- lins, sur cette terre étrangère. Ici il n'y a que pleurs et lamentations. Que le ciel nous console ! «

Après la mort du prince, Mikcs quitte l'iiabit français qu'il avait porté vingt-deux ans, mais avec Ihabit il ne pouvait dépouiller la tournure d'esprit, son éducation toute fran- çaise. C'était riiabilude des seigneurs transylvains de rédi- ger des mémoires, des journaux, des confessions. Mikes les imita et c'est d'après son Journal qu'il composa ce recueil qu'il adresse fictivement à une tante de Constantinople. Le ton varié des lettres, les nuances que nous apercevons lors- qu'il exprime son espoir dans la cause des émigrés au com- mencement de leur séjour en Tnrquie, quelques allusions à un amour naissant entre lui et Suzanne Koszegi, la fille de l'écuyer de Râkoczy qui préféra épouser le vieux Bercsényi ; la tristesse qu'il exprime de la mort du prince et aussi le chagrin que lui cause l'ingratitude du jeune Râkoczy, finale- ment sa résignation lorsqu'il voit que tout espoir de retour est perdu, tout cela ne doit pas nous tromper sur l'origine de ce livre. C'est une œuvre faite dans l'intention d'ètr-e publiée ou du moins d'être en Hongrie un témoignage d'attachement à la littérature nationale. On y trouve com-

GO LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN HONGRIE

Lille l'art opistolairc d'une Sévigné avec la manière des mémoires hongrois. Mikcs a ainsi pu éviter la sécheresse de ces derniers. Il intercale dans ses lettres de petits récits tirés, tantôt de l'antiquité, tantôt des nouvelles françaises dont il était le lecteur assidu.

De ce recueil se dégage un caractère de haute valeur morale et littéraire. C'est une œuvre d'art nous voyons concentrés les traits dominants de l'àinc magyare lors du soulèvement de Ràkoczy. L'auteur y a montré que la prose hongroise du xvu' siècle la seule qu'il put connaître puis- qu'il vécut continuellement à l'étranger se prêtait hien au récit tantôt émouvant, tantôt humoristique. Gomme à M™" de Sévigné ', son modèle, il lui manque l'originalité féconde et le don de créer ', mais il a ce talent « de refléter les gens qu'il aime, d'entrer dans leurs pensées et de les rendre plus vives et plus frappantes en les reproduisant ^ ».

Mikes a reçu en héritage des Sicules (Székler) au milieu desquels il naquit, leur esprit religieux. Comme tant de pro- testants de Transylvanie, il a embrassé le catholicisme lors de la domination autrichienne et il est très probable que, pendant son séjour à Paris, ses principales lectures étaient des ouvrages moraux et religieux, s'occupant du dogme et de l'histoire ecclésiastique. Les œuvres de l'abbé Fleury l'attirèrent surtout. L'atmosphère que M""" de Maintenon entretenait à la Cour, la piété du vieux roi, le jansénisme austère lui-même étaient tout à fait selon le goût du jeune Magyar. Il recommande à sa tante d'apprendre le français car (( dans celte langue on trouve de nombreux ouvrages religieux, moraux et didactiques. » Aussi les quinze volumes manuscrits qui sont entrés, en 1873, au Musée national de

1. Rabutin, cousin de M™^ (Je Sévigné, chassé de France, avait pris du ser- vice en Autriche et devint gouverneur militaire de Transylvanie lors de l'élec- tion de François H Râkoczy. 11 a laissé un triste souvenir dans ce pays.

2. 11 dit naïvement : « Mon esprit ne perce pas l'air. »

3. Gaston Boissier, Madame de Sévirjné, p. 103.

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Budapest * sont-ils à Texception d'un seul recueil de nou- velles, traduites également du français des ouvrages de piété. Les œuvres de Fleury, le Catéchisme de Montpellier, mis à l'Index, mais très bien accueilli par les Jansénistes, et d'autres traités d'édification : voilà ce qui occupe l'âme pieuse de Mikes. Il vent faire l'éducation de la jeunesse, éducation qui, selon lui, est tout à fait défectueuse. Gomme M""^ de Maintenon, il insiste surtout sur l'éducation des jeunes filles, complètement négligée alors dans son pays. Les traductions de ces ouvrages sont encore inédites.

Le recueil des Nouvelles fut publié en 1879 par M. Abafi qui a voué un véritable culte à Mikes. Comme l'a démontré Etienne Szilagyi, elles sont tirées des Journces amusantes de Madeleine Gomez, née Poisson (1684-1770) dont Tou- vrage dédié au roi, parut de 1722 à 1731. Le cadre de ces récits est emprunté à IJoccace. Une société des plus choisies se réunit et chacun à son tour doit raconter une histoire. Le recueil de M""^ Gomez est comme le dernier écho des

1. Quart. Hung. Nos 1090-1100. No 1090 (en quatre volumes) contient un commentaire des Épîtres et des Évangiles. Il date de 1741. No 101)1 contient des Dialogues sur la manière de bien employer son temps, sur le Devoir des maîtres envers leurs domestiques. Il date de 1751. Traduit « en terre étran- gère d'une langue étrangère » dit Mikes. C'est une adaptation du Traité du devoir et des maitres et des domestiques de Fleury. No 1092. D'après S. Kun {Magyar KÔnyvszemle, 1898, p. 124) c'est la traduction du Catéchisme dit « de Montpellier » : Informations générales en forme de Catéchisme Ton explique en abrégé par l'Écriture sainte et par la tradition, l'histoire et les dogmes de la religion, la morale chrétienne, les Sacrements, les Prières, les Cérémonies et les usages de l'Église. Ce catéchisme est de Pouget, de l'Oratoire, imprimé par ordre de Colbert;, évêque de Montpellier (Paris, 1702) ; il fut cen- suré à Rome, mais accueilli avec beaucoup de faveur par les Jansénistes. No 1093 (en deux volumes). C'est la traduction revue du même ouvrage. No 1094. Contient les Nouvelles. No 1093. Pensées chrétiennes recueillies de l'Écriture sainte et des Pères de l'Église (avec la traduction rythmée de quelques hymnes), 1747. No 1096. La Vie de Jésus-Christ, 1748. No 1097. Miroir des vrais chrétiens, 1749. No 1098. Sur les mœurs des Israélites, sur les mœurs des Chrétiens, traduits de l'abbé Fleury. No 1099. Guide de la jeunesse dans la piété chrétienne. No 1100. Histoire des Juifs et du Nou- veau Testament, 1754. C'est la traduction de l'Histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament de Fleury.

02 LA LITTÉKATURE FRANÇAISE EN HONGRIE

romans héroïques, mais il a plus de concision. C'est à cette dernière qualité qu'il est redevable d'avoir été lu à une époque les romans de M"' de Scudéry et de la Galprenède n'étaient déjà plus goûtés. L'écrivain hongrois pouvait y voir comme un rayon émané de cette Cour éblouissante qu'il connaissait d'assez près. En tout cas la lecture l'en a amusé; on trouve plusieurs allusions à cet ouvrage dans ses Lettres et il se mit à le traduire. Choisissant six des meilleures nou- velles ' il en a donné une version assez réussie. Il n'atteint pas toujours à l'élégance de l'original; il se sert souvent de circonlocutions le mot magyar lui manque; la langue est moins concise et moins forte que dans les Lettres, on y rencontre même certains gallicismes '. Il s'est peu écarté de l'original. Le lieu se rencontrent les six personnes qui racontent les nouvelles est transféré des bords de la Seine à ceux du Szamos en Transylvanie, ce coin de terre natale vers lequel il aspirait tant; il change quelques noms, fait surveiller les trois couples par la vertueuse Ilonoria, rac- courcit les nombreuses réflexions morales. Par ce recueil, comme par ses autres traductions, Mikes a voulu édifier. Ce qui a pu surtout l'attirer vers les Journées amusantes, c'est, comme dit Beothy ', que certains traits des héros étaient en harmonie avec sa vie à lui. La moralité, la bravoure, l'esprit chevaleresque, les péripéties sans nombre : tout lui rappe- lait sa carrière mouvementée. M""" Gomez nous dit des six personnages qui composaient la société : « Quels hommes et quelles femmes! Tout ce que l'esprit, la vertu, l'honneur et la probité peuvent donner aux mortels pour les rendre par- faits, s'y trouvait rassemblé. » Ce sont aussi de bons chré- tiens. Dans V Histoire de la j)rincesse de Ponthiea, le

1. Histoire de Léonore de Vaiesco ; de Rakima et du sultan Amurat IV ; de la princesse de Ponttiieu; de Donna Elvire de Zuarès; d'Etelred, l'oy d'Angle- terre; de Cléodon.

2. S. Simonyi : A mar/j/ar nyelv (La langue hongroise), 1. 1, p. 267. 1889.

3. A szépprôzai elbeszélés a réi/i magyar irodalomban (Le récit en prose dans Tancicnne littÎTature hongroise), 1886-1887, t. 1, pp. 217 et suiv.

INTRODUCTION 63

héros fait un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle, l'auteur dit : « Les hommes de ce siècle n'étaient pas cor- rompus comme en celui-ci : le héros cherchait à montrer sa piété autant que sa valeur et ce qui passerait pour faiblesse aujourd'hui, donnait en ce temps-là un nouvel éclat à la vertu. » Voilà ce qui a plu au pieux Mikes. Dans l'éloge do cette société tous aiment « noblement », les amants traversent d'innombrables aventures entourés des vieux décors du roman héroïque travesti, fuite, attaque dos corsaires, captivité, combat naval, tempête, naufrage, sauve- tage miraculeux le chevalier magyar a du trouver quelque chose de réconfortant.

Pendant que Mikes traduisait à Rodosto ces Nouvelles qui devaient rester si longtemps inédites, François Barkdczy, évèque d'Eger, publia (1755) la première traduction du Trlémaque faite par Ladislas Ilaller, comte de Màrmaros, qui mourut à l'âge de trente-quatre ans (1751). Ce roman eut encore trois éditions (1758, 1770, 1775) et obtint plus tard les éloges de Bacsànyi. La traduction est, en effet, coulante quoiqu'elle n'atteigne pas à la perfection que nous constate- rons à l'époque suivante. Elle est, en tout cas, la première qui soit lisible et qui donne une œuvre d'imagination '. Les premières lueurs du xvni' siècle français commençaient à pénétrer en Hongrie. Les écrivains dramatiques du xvii' siè- cle sont également lus. Le drame des Jésuites fait place aux pièces des Piaristes; jouées, il est vrai, uniquement dans les écoles, elles n'inspirent pas moins les premiers dramaturges hongrois : Dugonics et Simai. Ce dernier connaît Molière ; il a adapté Sganarelle et l'Avare . Le piariste Katsor insiste auprès de ses disciples sur le mérite des pièces de Corneille et de Racine, son confrère Bernard Benyàk a certainement

L Outre Ilaller, Joseph Zolt.in (1712-170.3) a également traduit à cette époque le Télémaqite, mais sa traduction ne parut qu'en 1783 ; elle est moins réussie que celle de Ilaller.

2. La première pièce sous le titre : Martin Gyapai, la seconde sous le titre : Zsugon. Yoy. E. Philol. K., tomes XIV et XVII.

64 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN HONGRIE

eu SOUS les yeux Athalie lorsqu'il écrivit : Joas, roi de Judée (1769). Cette pièce, encore inédite, comme la plupart des drames scolaires du xviii^ siècle, fait preuve d'une certaine expérience de la scène ; l'auteur y a créé plusieurs rôles de femme ce que les Jésuites ont toujours soigneusement évité.

Nous avons esquissé jusqu'ici la marche de la civilisation hongroise jusqu'au renouveau littéraire. Nous avons insisté sur les périodes de relations mutuelles le génie civilisa- teur de la France a fait sentir son ascendant en Hongrie. Mais cette influence ne se montre dans les temps anciens que d'une façon intermittente ; elle se manifeste surtout dans le domaine politique, religieux et scolaire, quoiqu'elle ait, à l'époque de la décadence, exercé une action considé- rable sur un écrivain aussi intéressant que Mikes. Ses œuvres, connues à temps eussent pu servir de précurseurs à celles de Y École française. En abordant notre véritable sujet, nous pourrons suivre pendant plus d'un siècle les traces non interrompues de l'influence française et montrer dans quel sens, à deux époques très mémorables du déve- loppement littéraire hongrois, elle a donné au courant des idées une orientation nouvelle.

LIVRE I

(1772-1837).

LIVRE I

(4772-1837).

Les historiens de la littérature hongroise, depuis Toldy jusqu'à nos jours, datent le renouveau littéraire de 1772, année parut Agis^ la première tragédie de Georges Bessenyei. Ce renouveau s'est effectué grâce au groupe litté- raire auquel on a donné le nom d'École française^ parce qu'il apporta une nouvelle sève par ses traductions et ses imitations des chefs-d'œuvre français. Nous ne pouvons donc mieux enlrei- dans notre sujet qu'en examinant dans tous ses détails l'activité de ce groupe littéraire et en démon- trant quel rôle il a joué de 1772 jusqu'à la fin du xvni" siè- cle. A cette étude nous rattacherons celle du mouvement politico-littéraire qui se fit sentir dès 1790, grâce aux événe- ments de la Révolution française, et finalement nous tâche- rons de démontrer dans quelle mesure les idées françaises qu'on croyait pouvoir arrêter par le procès et la condamna- tion de Martinovics et de ses adeptes, ont encore influé à une époque oi^i le classicisme hongrois se fonde grâce à François Kazinczy, le Ronsard hongrois.

CHAPITRE I

L'ÉCOLE FRANÇAISE

(A francziâs iskola).

La décadence que nous avons constatée dans la période qui précède le renouveau, provenait en grande partie de l'isolement oii se trouvait la Hongrie. Aucun des courants littéraires qui se manifestaient alors en Europe, ne parvint jusqu'aux bords du Danube. Il n'y avait ni capitale, ni foyer intellectuel d'aucune sorte. Les tentatives de quelques hommes éclairés qui voyaient combien le pays baissait au point de vue littéraire et politique échouèrent contre l'in- différence des nobles et des comitats. Les apparences de paix des règnes de Charles III et de Marie-Thérèse n'empê- chèrent pas la nation de perdre toute souplesse intellec- tuelle, toute communion d'idées avec le reste de l'Europe. La Cour aspirait à une centralisation à outrance. Tous les moyens lui semblaient bons pour atteindre ce but. La reine attirait à Vienne par des titres sonores, par des flatteries, souvent par l'espoir d'un riche mariage les magnats hon- grois. Or, précisément à cette époque, la Cour subissait l'in- fluence française. Avec le mariage de François, duc de Lor- raine et de Marie-Thérèse (1736) l'étiquette espagnole encore en vigueur sous Charles III disparait. On la remplace par

CHAPITRE I 69

les mœurs françaises. Les seigneurs, qui arrivent avec le duc de Lorraine à Vienne, donnent bientôt le ton; des acteurs français jouent au théâtre de la Cour; le répertoire français est traduit et imité dans les théâtres allemands oii Hanswurst , le Kasperl viennois et Colombine doivent céder la place aux œuvres dramatiques de Voltaire, de Destouches et de Mari- vaux'. Plusieurs journaux français se publient à Vienne "; la reine parle et écrit de préférence en français. Malgré V Index Ubrorum prohibitonim, les œuvres de Rousseau et de Voltaire, l'Encyclopédie et les physiocrates sont lus et com- mentés. Imaginons-nous un noble magyar, arrivant du fond de son comitat toute vie intellectuelle est morte, dans cette Cour brillante. Pour y faire bonne figure, il faudra qu'il s'accommode à l'entourage. Si c'est le premier venu, il oubliera vite sa langue maternelle que, même dans son pays, il considérait comme un idiome inférieur bon pour les pay- sans; il shabillera à la française et mènera une vie aussi dissipée que le permet son état de fortune '\ Mais si ce noble ne pense pas uniquement à s'amuser, il rougira de honte quand il comparera l'état de son pays avec celui des autres nations civilisées; il lira beaucoup afin d'acquérir les no- tions littéraires nécessaires pour se mêler à la conversation. S'il a, en outre, l'ambition de se perfectionner, le désir ardent de voir son pays sortir de la barbarie, de lui commu- niquer quelques étincelles de la culture européenne, de

1. Voy. E. Wlassack : Clironik des K. K. Hofburglhealers. Vienne, 1876. H. M. Richter : Geistesstromunqen, pp. 141 et suiv. (Wien in der Les- sing-Epoche). Berlin, 1875. I. Heller : A bécsi sziniigy Mciria-Terézia es II. Jôzsef alull (Le théâtre viennois sous Marie-Thérèse et Joseph II. 1893 (brochure).

2. Gazelle litléraire de Vienne, 1768 ; Journal de Vienne dédié aux amateurs de la Ulléralure, 1784; L'Almanach universel, 1783; Correspondance univer- selle, 1785; Extrait ou l'Esprit de toutes les gazettes, etc.

3. De ceux-là un membre de la « garde royale « dira, après la mort de Marie-Thérèse : « Ils ont oublié leurs aïeux; il n'y a rien en eux qui poui'rait rappeler que ce sont les descendants de ceux qui ont acquis leur patrimoine avec leur sang. 11 semble qu'en prenant le costume étranger ils aient éteint Jusqu'à la dernière étincelle le feu qu'ils ont sucé avec le lait de leur mère. »

70 l'école française

réveiller les comitals de leur torpeur, il tâchera de faire profiler la littérature nationale des connaissances qu'il aura acquises à Vienne, se fora traducteur ou imitateur des œu- vres les plus en vogue : Vienne ne sera pour lui ni Sybaris, ni Capoue, comme l'a dit l'un d'eux. Tel fut le cas des jeunes nobles qui sous la direction de Georges Bessenyei firent les premiers essais de traduction ou d'imitation des chefs-d'œuvre et de quelques ouvrages secondaires de la lit- térature française.

Nous ne nous étonnerons donc pas de voir naître à Vienne, capitale de l'Autriche et qui plus est, dans l'entourage de la Cour, qui avait des intentions nettement opposées, un mou- vement fécond pour la littérature hongroise. La reine qui, par ses caresses, voulait étouffer le génie national, le réveilla de son sommeil de soixante ans, et cela, grâce à une insti- tution créée par elle et qui n'avait d'autre but que de para- chever ce que son règne avait si bien commencé. Cotte insti- tution est celle de la « Garde du corps royaley^. (Kirâlyi test- orség.)

Le H septembre 1760, dix-neuf ans, jour pour jour, après la mémorable séance de la Diète de l'ozsony (Presbourg), la reine, voulant témoigner sa reconnaissance aux comitats hongrois qui avaient sauvé le trône, décréta la création d'une garde royale composée exclusivement de Magyars. Chaque comitat avait le droit de choisir deux jeunes nobles parmi les plus beaux et les plus intelligents et de les envoyer à Vienne. Là, ils recevaient une instruction militaire, devaient assister aux réceptions et aux fêtes de la Cour et pouvaient cultiver leur esprit à leur guise. Le traitement était suffisant pour faire bonne figure dans la haute société. Après quelques années passées dans cette garde, ils pouvaient entrer comme officiers dans l'armée ou obtenir leur avancement dans la garde môme.

La Diète fut très touchée de cet acte de reconnaissance. Elle vota immédiatement 100.000 llorins, la Transylvanie 20.000 et la Croatie également 20.000 pour l'entretien de

CHAPITRE I 71

cette élite. La reine qui obtenait des Hongrois par la dou- ceur, souvent par une bouderie habilement calculée tout ce qui servait ses desseins de centralisation et de germani- sation, avait une arrière-pensée môme on llaltant l'orgueil nobiliaire par cette institution qui existait en Transylvanie sous le règne des princes nationaux. Les comitats qui pou- vaient ainsi désigner deux jeunes gens, étaient heureux de voir leurs meilleurs sujets « se polir » à Vienne et arriver souvent par de riches mariages à des situations enviables : mais ils ne voyaient pas le danger national. Quatre ans après la création de la garde un écrivain disait : « Les nobles se précipitent sur les langues étrangères; le hongrois leur est ennuyeux; môme s'ils le savent encore, ils rougissent de s'en servir. » Voilà était le danger; Marie-Thérèse l'escomptait d'avance, son prosélytisme y trouvant égale- ment son compte. Les comitats, en majorité protestants, envoyaient des jeunes gens élevés dans leurs écoles confes- sionnelles. L'air ambiant de la Cour, souvent la promesse d'une belle position suflisaient pour les convertir au catholi- cisme. Ce fut le cas, comme nous le verrons, du chef môme de VEcole française et d'un des meilleurs écrivains de ce groupe, Abraham Barcsay. Le filet était donc adroitement jeté, mais, comme dit l'historien de la garde, A. Ballagi, il en avait pris tant qu'il en fut déchiré ^ C'est de la garde royale que partit le cri de ralliement adressé à tous ceux qui, en Hongrie, espéraient encore créer un mouvement litté- raire et scientifique. La honte de se voir distancer par TAu- triche et les autres nations lit agir le groupe de Vienne ; un patriotisme ardent créa, en Hongrie môme, les premiers champions de cet effort qui devait, vers la fin du xvm" siècle, aboutir à la création d'une littérature nationale.

h' Ecole française, placée à la tôte de ce mouvement, indique en môme temps que la littérature française a devancé, en

1. Aladâr Ballagi, A magyar kirdlyi teslorsér/ tbrlénete ([listoire de la garde royale hongroise), 1872, p. 11.

72 l'école française

Hongrie, la liltérature allemande. En effet, vers 1770, lorsque Bessenyei et ses compagnons de la Garde, cher- chèrent les sources de l'inspiration poétique, il leur eût été ditficile de se tourner vers l'Allemagne. Weimar n'avait pas encore produit ses chefs-d'œuvre ; seuls les travaux esthé- tiques et littéraires de Winckelmann, de Lessing et de Her- der eussent pu tenter ces jeunes esprits ; mais cette nourri- ture intellectuelle était trop lourde pour eux. Ces œuvres inspirées par l'hellénisme renaissant vers le milieu du xvni" siècle, n'étaient guère connues à Vienne, encore moins en Hongrie. Les efforts des Sonnenfels pour acclimater Les- sing à Vienne coïncident avec les premiers travaux hongrois de la garde. Mais ni Miss Sarah Sampson ', ni ses autres pièces ne pouvaient rivaliser avec les pièces françaises ^ Le public acclame Voltaire {Zaïre, Alzire^ Nanine, l'Écossaise) court aux pièces de La Chaussée, de Destouches, de Fal- baire, de Mercier, et, en général, aux comédies larmoyantes que le « Staatsrath von Gebler », compagnon de lutte de Sonnenfels a d'ailleurs fidèlement imitées. Voilà pour le théâtre. Les œuvres de Klopstock ne plaisaient pas aux écri- vains hongrois; le « Bardengebrûll » des Viennois ne trouvait aucun écho en Hongrie et l'enthousiasme factice deKazinczy n'y a rien changé ^ Par contre, les épîtres philosophiques de Voltaire avec ses poésies légères ; les élégiaques à la mode : Dorât, Colardeau, d'Arnaud, cette muse facile, sou- vent badine, quelquefois mélancolique, qui n'exige pas beaucoup de réflexions, fournit une agréable lecture et s'adapte aisément à l'esprit étranger : voilà ce qui attire les Magyars dans l'atmosphère viennoise.

Quant aux œuvres en prose, à quelle autre source auraient-

1. Cette pièce ne pouvait être jouée à Vienne qu'à la condition que le rôle de Morton fût tenu par Hanswurst, Voy. Ricliter, ouvr. cité p. 145.

2. On proposa même un prix de cent ducats pour une bonne traduction de Zaïre.

3. Kazinczy qui avait traduit la Messiade en 1793, ne trouva dans toute la Hongrie que treize souscripteurs et dut garder sou manuscrit.

CHAPITRE I 73

ils pu puiser qu'à la source française? Voltaire faisait les délices de l'aristocratie viennoise et magyare; Montesquieu, Rousseau et les Encyclopédistes offraient, au point de vue humain et général, les meilleurs modèles à une littérature naissante.

On peut donc affirmer que l'initiatrice des lettres hon- groises fut la littérature française ; que de 1770 jusqu'à la fin du xvnf siècle la littérature allemande y était très peu connue et que môme les rares ouvrages hongrois traduits ou imités de l'allemand, découlent, comme nous le verrons, d'une source française. On peut expliquer ce fait par l'universalité de la littérature française à cette époque, mais cette explication à elle seule ne suffit pas. Il faut y joindre, d'une part, une grande sympathie et certains traits de caractères communs aux deux peuples : un sentiment inné de la liberté politique, une grande tolérance religieuse, un esprit frondeur dès que les garan- ties des libertés sont menacées, un grand sérieux au fond de l'âme, en dépit des apparences de légèreté et, jusque dans la langue, une tendance au ton oratoire et à la décla- mation; une étroite parenté avec la littérature latine, un peu moins de sympathie pour l'hellénisme, une har- diesse dans l'expression des sentiments politiques qui fait de chaque citoyen un « paysan du Danube ». D'autre part, il ne faut pas oublier qu'au moment du renouveau littéraire, les écrivains pouvaient s'inspirer sans danger de la France, mais que le « péril allemand )> était toujours imminent et le resta longtemps au cours du xix^ siècle. Or ce sont les écrivains qui formèrent l'âme de la Hongrie avant le réta- blissement de l'autonomie et ces écrivains avaient assez d'in- stinct politique pour ne pas s'adresser à la nation voisine qui pour eux était l'ennemi séculaire. Ils trouvaient en France, non seulement une littérature qui répondait à leurs aspira- tions, mais qui de plus, était conforme au génie national et plus apte que toute autre à permettre la création de ce qui leur manquait encore.

74 l'école française

Avant d'examiner la vie et les œuvres de chacun des membres de YEcole française^ il nous semble nécessaire de dire dès maintenant, qu'il ne s'agit ici nullement de génies créateurs. Ce sont, comme les membres de la Pléiade, des traducteurs et des imitateurs ; à l'exception de deux poètes lyriques, leur vol n'est pas bien hardi. Mais ce sont des hommes qui ont réveillé une nation de sa torpeur, qui rêvaient un état social, littéraire et scientifique auquel le pays, entravé sans cesse, n'a pu parvenir que bien après la mort des principaux membres de ce groupe. Il ne s'agissait pas pour eux de réformer, mais de mettre quelque chose à la place du néant, car il n'y avait plus de tradition littéraire. La forte prose du xvu' siècle qui rendait de bons services dans les luttes religieuses, au moment débutait la science hongroise, était vieillie et il ne se trouvait aucun écrivain pour lui infuser une nouvelle sève. La poésie était inconnue, car les œuvres de Faludi et d'Orczy ne furent publiées qu'après les premiers essais des « Français ». Ceux-ci sont donc les premiers ouvriers conscients, aussi bien en prose qu'en poésie. Ils ne cessent de proclamer cette vérité qui semble aujourd'hui banale, qu'une nation ne peut se culti- ver qu'en usant de sa propre langue, que la nationalité et la langue sont unies, qu'il faut aux écrivains une certaine sympathie de la part du public, et que tout effort isolé, dans la littérature ou dans la science, reste stérile. C'est pourquoi les adeptes de cette Ecole sont les premiers à réclamer une Société savante. Les yeux constamment tournés vers la France, Bessenyei voit quels services l'Académie française et les autres académies groupées autour d'elle rendent aux lettres. Il dressera même le plan d'une telle Académie, plan qui sera repris, en J830, lorsque l'acte généreux d'Etienne Széchenyi permit enfin de réaliser les « Vœux ardents » de plusieurs générations. C'est YÉcole française qui relie la littérature nationale aux courants littéraires de l'Europe et s'efforce de construire un édifice étayé sur la littérature française; celle-ci joue alors le môme rôle que l'antiquité

CHAPITRE I 75

avait joué dans les pays de l'Occident. Telle est la véritable signification de ce groupe littéraire. Un examen détaillé de ses œuvres nous montrera qu'il mérite toute notre atten- tion, car il fut le premier missionnaire du génie littéraire

de la France en terre hongroise.

II

Le chef de V Ecole française est Georges Bessenyei dont la tragédie Agis parue à Vienne en 1772 et dédiée à Marie- Thérèse marque la date du renouveau littéraire. Une tra- gédie pour un pays qui n'avait môme pas de théâtre ! Les anomalies de ce genre ne sont pas rares dans les annales de la littérature hongroise. Acceptons donc avec les savants magyars cette date et examinons la vie comme les iœuvres de ce disciple de Voltaire '.

Bessenyei naquit en 1747 à Bercel dans le comitat de Szabolcs. Il était d'une très ancienne famille protestante dont les membres avaient combattu loyalement pour la patrie, la liberté et la religion. On les rencontre dans l'armée d'Etienne Bdthori, puis avec les exilés d'Eméric Thôkoly, et sous les ordres de François II Râkoczy. Les nombreuses guerres avaient appauvri la famille et Georges avec ses neuf frères et sœurs ne pouvait espérer un riche héritage. En 1755 ses parents l'envoyèrent à Sârospatak, la célèbre école protestante du nord de la Hongrie, dont l'his- toire est si intimement liée aux luttes séculaires de l'Au- triche catholique contre la Hongrie protestante. Quoique déchu de son ancienne grandeur, cet établissement était plus ouvert aux idées de progrès que les écoles des jésuites.

1. Voy. sur Bessenyei : A. Ballagi, Quvr. cité, pp. 88-133 ; Beôthy, ouvr. cité, t. Il, pp. 213-330; Charles Zâvodszky, Georges Bessenyei, 1872 ; à la tin de cette étude nous trouvons la liste complète des œuvres de Bessenyei qui ne sont pas encore réunies. J. Marlon, Magyar Voltaire, magyar Ency- clopedis tel k. Deux programmes du lycée de Nagy-Szombat (Tyrnavie) 1899-1900.

76 l'école française

Il est vrai que Bessenyei s'est plaint, plus tard, de Tinstruc- tion défectueuse qu'il y avait reçue; on ne faisait que réci- ter des leçons de vocabulaire et de grammaire, des morceaux choisis de Cornélius Népos et de Gicéron, mais on ne lui avait jamais parlé ni de Louis-le-Grand, ni de Jean Hunyad, ni de Mathias Corvin. Il n'avait entendu prononcer le nom de Râkoczy que par ses camarades et pourtant son vieux manoir des bords du Bodrog se voyait du collège et parlait assez haut. On n'enseignait de plus, ni géographie, ni lan- gues vivantes. Ces plaintes sont un peu exagérées et il faut dire pour être juste envers cette grande école que Bessenyei l'ayant quittée à l'âge de treize ans, n'a donc pu profiter des cours supérieurs, et qu'au milieu du xvni' siècle, l'enseigne- ment de l'histoire, de la géographie et des langues n'existait pas non plus dans des pays plus civilisés que la Hongrie. Bessenyei lui-môme avoue que l'instruction religieuse était pénétrée d'un sentiment moral très profond et que les élèves, malgré leur extérieur un peu débraillé, avaient des principes très fermes ; que les corps s'y développaient bien, grâce aux exercices violents et que les mœurs y étaient pures. En 1760, Bessenyei rentra dans sa famille; il continua encore un an ses études sous la surveillance d'un précep- teur, puis, pendant quatre ans, il s'adonna aux plaisirs cham- pêtres. Deux de ses frères, Alexandre, le futur traducteur de Milton, et Balthazar étaient déjà entrés dans la garde royale, lorsqu'en 1765 le comitat d'Abauj, voisin de Szabolcs, pro- posa Georges également à cette place enviée. Au mois de juin de la même année, il arriva à Vienne. « Il était beau comme Méléagre » dit Kazinczy, d'une force peu commune, avide de s'instruire. Son ignorance lui faisait honte. Dans la chambre de garde, il passe ses nuits, à lire Voltaire, Montes- quieu, Rousseau, La Mettrie, et même « les livres terribles » de Bolingbroke ', emploie ses loisirs à apprendre à fond le

1 . Bessenyei ne savait pas l'anglais ; il a lu les auteurs anglais dans des tra- ductions françaises,

CHAPITRE I 77

français, l'allemand et la musique. Il fréquente le théâtre de la Cour, et lorsqu'il quitte le service de la garde (1773) il a l'ambition do devenir le Voltaire de son pays. Il reste à Vienne sa maison devient le centre de réunion des jeunes Hon- grois qui s'adonnaient à la littérature. N'ayant pas de fortune, il se fait agréer par les églises protestantes des quatre dis- tricts comme agent (secretarius consistorialis) auprès de la reine '. La baronne Thérèse Grasse, dame d'honneur de Marie-Thérèse, lui procura souvent accès auprès de la sou- veraine pour exposer et plaider la cause des protestants hon- grois. Cependant on lui retira toute subvention lorsqu'on apprit qu'il traduisait, sur le désir de la reine, les « Pensées sur la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ », recueil que Marie-Thérèse elle-même avait fait d'après plusieurs ouvrages français. Il devint également suspect aux protestants à cause de sa franche adhésion à la Ratio educationis ^ . Le pauvre noble se trouva donc, en 1779, dénué de ressources. Que faire? Winckelmann embrassait bien le catholicisme pour aller à Rome et y contempler les chefs-d'œuvre de la sculp- ture antique ; l'enthousiasme pour l'art et la poésie du moyen âge convertit plus tard plusieurs écrivains romantiques alle- mands. Le désir de rester au contre intellectuel et de con- tinuer ses œuvres, poussa Bessenyei à se jeter, sans grande conviction, dans les bras de l'Eglise catholique. La con- version eut lieu dans l'église Saint-Charlcs-Borromée, à Vienne.

Fort heureuse d'avoir fait un prosélyte d'une telle impor- tance, la reine qui attendait la nouvelle à Schonbrunn, lui accorda, en 1780, une pension de 2,000 florins; elle l'attacha

1. Voy. F. Széll dans rintrodiiction de Bihari remete (L'Ermite de Bihar), œuvre posthume de Bessenyei, p. ix.

2. La Ralio educalionis promulguée en 1777 devait réformer l'instruction publique de toute la monarchie et faire de l'enseignement « une chose d'État », comme disait la reine. Aussi les protestants craignaient-ils pour l'autonomie de leurs écoles.

78 l'école française

pour la forme à la Bibliothèque impériale '. Bessenyei ne devait pas jouir longtemps de ces avantages, Joseph II le destitua en 1782, et l'ancien garde du corps fut forcé, deux uns après, de quitter le milieu oii sa belle intelligence s'était épanouie, oii il avait créé un courant littéraire qui ne devait plus s'arrêter. Le cœur serré, il se retire d'abord dans son village natal, puis, en 1785, sur la puszta Kovàcsi, dans le comitat de Bihar, oii il vécut des faibles revenus de son patrimoine et s'adonna à l'oviculture. Cependant il ne néglige point ses lectures favorites. Pendant qu'il s'applique à tra- duire des pages de Voltaire et de Montesquieu, il faut qu'il donne ses ordres aux bouviers et aux pâtres qui entrent dans sa pauvre demeure avec leurs bottes crottées, le fouet en main. Les gens de la puszta ne comprennent pas que le maître n'aille pas à la messe et qu'il désire être enterré, sans le secours de TEglise, sous un pommier de son jardin. De temps en temps, il quitte sa solitude pour assister à une séance de ces tribunaux seigneuriaux qu'il a si cruellement raillés dans ses écrits. Il voit avec amertume la façon dont le comitat, gouverné par les nobles, condamne les pauvres serfs pour les moindres délits. A la fois accusateurs et juges, les seigneurs convoquent à ces assises quelques amis com- plaisants qui sommeillent pendant l'interrogatoire et ne s'éveillent que pour prononcer la fameuse sentence : Ego sum pro morte, liessenyei aurait voulu réagir, mais devenu suspect, il voit ses services refusés. Incompris de son entou- rage, il écrit sans cesse de nouveaux livres que la censure ne permet pas d'imprimer et qui, pour la plupart, sont encore inédits. Il s'en console en disant : « Je préfère dire la vérité en manuscrit que le mensonge en imprimé. » Dans la Préface

1. « Le seul lien qu'il ait avec la bibliothèque est de pouvoir ajouter à signature de son nom le titre de garde de la Bibliothèque impériale», écrivait van Swieten en 1781. Voy. F. Toldy, A maçiyar koltészet kézikônyve (Manuel de la poésie hongroise], t. II, p. 16. (Ce volume donne les extraits des œuvres de ÏÉcole française.)

: CHAPITRE I 79

de son poème philosophique : Les lumières de la nature [A természet vildga '), écrite en 1801, il dit :

. Je suis devenu comme le pèlerin qui erre dans le désert et qui, après avoir quitté le monde, reste seul et essuie ses larmes dans sa grande détresse. C'est ainsi que je vis dans la solitude, tournant mes regards vers les régions les doux philosophes s'entretiennent et chassent l'ennui delà vie. J'invoque la Muse afin qu'elle chante le déclin de ma vie, comme le vieux cygne, sentant venir sa fin, exhale ses plaintes à chaque aurore. Les prairies délicieuses de ma jeunesse Vénus m'avait conduit d'une main et Minerve de l'autre, sont changées en grande solitude l'on n'aperçoit que les brumes d'automne et de tristes nuages.

Il regrette de ne s'être pas marié ; il pourrait maintenant avoir des enfants « dans lesquels l'homme renaît quand son cœur est déjà sans plaisir ». Trois ans plus tard, dans la Pré- face d'un ouvrage historique, il dira :

Privé de tout commerce avec les hommes intelligents, ne correspon- dant avec personne, ne fréquentant personne et ne recevant aucun invité, l'auteur vit sur la puszLa il passe son temps en compagnie de ses livres, de ses idées et de la nature muette, ne vivant que parce qu'il ne peut mourir, se plaignant lui-même, riant du monde.

Bessenyei mourut en 18H, oublié même des écrivains. Sa tombe à Puszta-Kovâcsi est restée longtemps négligée; ce n'est qu'en 1883 qu'on y éleva un modeste monument. Le comitat Szabolcs lui érigea une statue à Nyiregyhaza en 1899. Le monument le plus digne de lui serait une édition critique de ses œuvres, car celles qui ont paru entre 1772 et 1782 deviennent rares et il serait à désirer que ses nombreux manuscrits conservés au Musée national de Budapest vissent enfin le jour.

1. Édité pour la première fois dans ['Ancienne Bibliothèque hongroise (No VII), par Jean Bokor. 1898.

80 l'école française

III

Lorsqu'en 1872, l'Académie hongroise fêta le cenlième anniversaire du renouveau littéraire, Charles Szâsz, dans VOde officielle fit ressortir les mérites immortels de Bessenyei :

« Ce ne sont pas tant ses écrits, dit-il, mais la manière dont il a secoué ce corps mutilé et à moitié mort qui fait la grandeur de son action... La science peut éclairer quelques esprits, même si elle s'exprime dans une langue étrangère, mais pour que les idées pénètrent toute la nation, il faut qu'elles s'expriment dans la langue nationale. C'est le mérite de Bessenyei. Et la semence fut féconde, car elle a germé malgré les tem- pêtes. C'est lui qui a frayé le chemin à Kazinczy, c'est lui qui a donné leur charme aux chants de Himfy ; Berzsenyi a pris sa flamme à son foyer. »

Bref, c'est un initiateur. Quoique ses œuvres ne soient pas impeccables au point de vue de la forme, elles valent beau- coup par les idées qu'elles expriment et surtout par cet esprit humain, général, français, qui fait, avec lui, son appa- rition dans la littérature magyare. Poète, il a surtout voulu agir par le drame, l'épilre et la réflexion philosophique ; prosateur par ses ouvrages historiques et ses pensées morales. Son modèle était toujours Voltaire, le représen- tant incontesté de la suprématie intellectuelle que la France exerçait alors en Europe . On ne peut nier un certain paral- lélisme, établi avec beaucoup de finesse par M. Beôthy, entre les deux écrivains. Mais il faut se garder de pousser la comparaison trop loin. L'œuvre dramatique de Bessenyei était destinée à la lecture; celle de Voltaire à un théâtre qui était le modèle de toute l'Europe. Voltaire avait des prédé- cesseurs de génie, Bessenyei devait créer une forme nou- velle pour dos pensées nouvelles ; les œuvres en prose de Voltaire ont révolutionné le monde, celles de Bessenyei oh il a transplanté les idées les plus fécondes de son modèle, sont restées inédites. Ce n'était pas la volonté qui lui man-

CHAPITRE I

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quait, mais la puissance nécessaire pour exécuter l'œuvre rêvée. Telle quelle, c'est une preuve indéniable de la « royauté » de Voltaire, reconnue non seulement sur les bords de la Sprée, mais même à la Cour de Vienne dont la souveraine avait interdit à son fils d'aller faire visite au patriarche de Ferney.

Bessenyei a écrit trois tragédies et deux comédies. Les tragédies s'intitulent : Agis (1722), Ladislas Humjadi (1772), Attila etBuda{niS); les comédies : Le Philosophe (1777), Laïs (éditée en 1899).

L'action d'Agis se passe à Sparte. La communauté des biens ordonnée par Lycurgue n'existe plus. Le peuple est endetté et gémit sous les vexations des usuriers. x\gésilas, conseiller du roi, l'intrigant de la pièce, est également leur victime. Il obtient des deux patriotes Agis et Gléombrote, la promesse de faire voter par une assemblée du peuple le rétablissement des anciennes lois. Le roi, Léonidas, en prend ombrage, car il craint pour sa couronne. Il fait d'amers reproches à Agis ; cependant, pour ne pas soulever la révolution il lui promet, dans l'assemblée des nobles, d'écouter la voix du peuple dont Agis est le porte-parole. Dans l'intervalle Agésilas est parvenu à se défaire de ses créanciers ; il tâche d'obtenir la faveur du roi, et l'excite contre les deux amis. Le roi se laisse persuader, il décide que s'ils ne reconnaissent leur « trahison » et n'implorent pas son pardon, ils seront exécutés comme criminels d'Etat. Agis et Gléombrote prévenus par leurs femmes Agiaris et Télonis cette dernière est la fille du roi de ce qui se trame contre eux, restent inébranlables et, confiants dans la parole du roi, ils ne veulent pas s'enfuir. C'est ce qui les perd. Gléombrote est fait prisonnier et Agis est tué par le courtisan Démocarès. Mourant, il adresse des paroles ds con- solation à sa femme et à sa mère. Le roi ne pouvant lui refuser son estime dit à la fin de la pièce : « Je regretterai éternellement la perte d'Agis ; malgré sa défection, son cœur était grand. »

I,

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c

A cette tragédie, Bessenyei a ajouté, sous le titre de Lamentations d'Agiaris [Agiaris Réserve) une scène qui pourrait être très émouvante au cœur de la pièce mais qui, séparée d'elle, ne produit que l'elTet d'une faible imitation de la scène du spectre de Ninus dans Semiramis. La veuve d'Agis pénètre dans le mausolée reposent les cendres de son mari. Sa douleur est immense, elle veut passer le reste de ses jours dans le tombeau et ne plus revoir la lumière du soleil. Une voix consolatrice se fait entendre et une femme couverte d'un voile s'approche. Agiaris croit à un spectre, mais c'est son amie Télonis qui lui dit de reprendre courage, ajoutant que la nature ne demande pas un pareil sacrifice. Agiaris reste sourde à ces consolations, lorsque le spectre d'Agis apparaît et lui enjoint de cesser ses gémisse- ments et ses lamentations ; il lui ordonne de se remarier et de venger sa mort. La pauvre Agiaris se soumet, et Télo- nis, toute heureuse, conduit son amie vers la lumière.

Le sujet de cette tragédie repose sur le récit de Plu- tarque *. Bessenyei a-t-il eu sous les yeux, outre Platarque, des pièces françaises qui ont dramatisé ce sujet? Nous n'en savons rien. Nous trouvons une Mort d'Agis de Guérin de Bouscal dès 1642 et le xvnf siècle a fourni bon nombre de tragédies sur cet épisode de l'histoire de Sparte ^ Gottsched, le disciple maladroit des classiques français, a fait repré- senter également une tragédie Agis (1745), qui n'était pas inconnue à Vienne. La critique a démontré que Bessenyei n'a suivi servilement, aucune de ces pièces ; il a voulu créer une tragédie originale, mais sa grande inexpérience de la scène l'a trahi. Seule la langue montre par endroits une

1. Voy. B. Lâzâr -.Agis dans la littérature universelle, E. Philol. K. t. XIV (1890) et Programme du lycée de Budapest (VII, arr.) 1894; rintroduction à la réimpression de cette pièce dans V Ancienne Bibliothèque hongroise }so XIII. -=- 1899, par le même. G. Rozsa : Bessenyei mint drâmain'i (Bessenyei drama- turge, 1893 (brochure).

2. Les pièces de Laignelot (1179) et d'Alfieri (1786) sont postérieures à celles de Bessenyei. Agis fut considéré, au xvni" siècle, comme un roi qui veut introduire des réformes, comme un despote touché par « les lumières ».

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force d'expression inconnue jusqu'alors. On doit aussi remar- quer l'emploi de l'alexandrin qui, à partir de 1772, resta pour longtemps le mètre de Ja poésie dramatique. Tel est le double mérite de cet essai. Les tirades contre les rois faibles et mal conseillés, contre les prêtres qui trompent le peuple, contre les courtisans qui paralysent les efforts des ministres et surtout la scène du Mausolée trahissent suffisamment la lecture de Voltaire.

Après avoir traité un sujet étranger, Bessenyei a cherché dans l'histoire nationale quelques épisodes pour les drama- tiser à la façon des tragédies françaises. Les épisodes drama- tiques ne manquent pas, il fallait seulement le talent néces- saire pour leur donner la vie. Ce don fut refusé à Bessenyei et on ne peut louer que sa justesse de vue dans le choix des sujets. Son Ladislas Hunyadi est encore plus faible o^ViAgis. Ce n'est qu'une suite de tableaux qui s'enchaînent à peine. Pourtant quel beau sujet de tragédie que le sort du fils aîné du grand Hunyadi ! Exposé aux intrigues des ennemis mor- tels de sa maison, il se débarrasse de l'un, Gzilley, et est trahi par l'autre. Gara, qui obtient du faible roi, Ladislas V, sa condamnation à mort. Le récit émouvant de son exécu- tion fait couler les larmes alors même qu'on la lit dans les livres d'histoire; il n'émeut nullement dans la pièce de Bes- senyei où un inconnu se précipite sur la scène et annonce la chose en quelques mots.

Le conflit tragique, pourtant, est tout indiqué dans cet épi- sode de l'histoire nationale. C'est l'intervention de l'étranger dans les affaires du pays qui amène la catastrophe. Le roi n'est pas de race hongroise, les Czilley sont originaires de Sty- rie ; l'élément national, représenté par Hunyadi, lutte contre eux et, si le frère aîné est exécuté malgré la promesse du roi, le cadet, Mathias, monte sur le trône. Un sujet analogue a donné, cinquante ans plus tard, au théâtre hongrois, sa meil- leure tragédie. Bdnk-bdn de Katona. Malheureusement Bes- senyei manquait de tout ce qui fait le poète dramatique. Sa seule fin était d'exprimer des pensées et des sentiments éle-

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vés dans une langue « polie ». Il croyait que pour faire une tragédie il suffisait que « les personnages parlassent avec con- venance ».

La troisième tragédie Attila et Buda raconte la lutte fratri- cide des deux frères, épisode du « Cycle des Huns » que le poète Arany a évoqué dans son épopée puissante La mort de Buda (1864). Le sujet se prête à un drame poignant; on pourrait montrer « le fléau de Dieu » luttant contre son frère, puis le tuant traîtreusement et mourant enfin étouffé par le sang. L'intrigue tragique dans cette pièce se trouve nouée par la belle Emésia, fiancée de Buda. Attila voudrait la marier à son fils Csaba, lui assurant ainsi le trône. Pour cela Buda, le héros éponyme de la future capitale hongroise, doit dispa- raître. Mikold, la femme d'Attila, intervient en sa faveur, mais l'intrigant Alus excite le roi contre le jeune héros. Le roi charge Alus de s'emparer de Buda, mais lorsqu'il veut s'acquitter de cette commission il est honteusement chassé; alors le roi tue lui-môme son frère. Le spectre de Buda appa- raît en plein jour à Emésia; il demande vengeance. Attila devient inquiet, un prêtre lui annonce le châtiment prochain. « Le sang de ton frère crie vers le Ciel ; son innocence implore les dieux. Ta vie est perdue, ta couronne se flétrit, ton trône tombera en ruines. Tu ne régneras pas sur la Pan- nonie et ton peuple décimé retournera en Scythie. Toi et Alus vous serez tués et vous tomberez victimes de la colère divine. » Cette prophétie s'accomplit rapidement. Attila meurt au milieu d'un festin ; Alus, le traître, est tué par Csaba.

Bessenyei, en composant ses tragédies, avait devant les yeux celles de Voltaire. Comme lui, il observe les règles classiques de l'unité de temps et de lieu et se sert de l'alexan- drin. Mais l'influence de l'auteur français se trahit surtout dans les tirades hardies imprégnées de la philosophie des lumières, dans les attaques contre le clergé et les institutions de l'Etat, dans la révolte contre la tyrannie des Dieux. C'est la politique qui est le vrai ressort de ces œuvres, non pas l'amour. Les antithèses spirituelles y foisonnent ; héros et

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héroïnes débitent des maximes morales sur le vice et la vertu, la destinée humaine, les passions, la gloire. Tancrède et Adé- laïde du Giiesclin avaient appris à l'auteur hongrois que l'histoire nationale pouvait également fournir des sujets tra- giques. Dans l'emploi des spectres le disciple n'est pas plus adroit que le maître. Le spectre de Buda apparaît en plein jour ; non seulement Emésia le voit, mais aussi Gsaba et toute l'assemblée '. Les meurtres se commettent tantôt sous les yeux des spectateurs, tantôt derrière la scène.

Après avoir imité Voltaire, Bessenyei traduisit, un peu librement, le Triumvirat, pour montrer qu'on peut exprimer en magyar « la force, la majesté et la profondeur ». Les trois premiers actes sont traduits en vers, les deux derniers en prose ^ La même année il édita la traduction de Mahomet faite par Zechenter ^

Les tragédies de Bessenyei ne furent jamais représentées môme lorsque, vingt ans plus tard, on joua en hongrois àBude, Sa comédie Le philosophe [A philosophus, 5 actes en prose) écrite en 1777 fut jouée trois fois en 1792 ; la première fois (( on refusa du monde » et la recette monta à 345 florins, mais à la seconde représentation elle tomba à 102 florins, ce qui prouve que le public qui, par patriotisme, voulait voir une pièce originale, s'aperçut très vite qu'elle n'avait pas beaucoup de valeur, malgré le personnage très réussi d'un hobereau magyar. En eïïei,\e Philosophe est tout en dialogues, sans nœud ni dénouement, à moins qu'on ne considère comme action, le

1. Bessenyei n'avait-il pas lu la Dî'amaturgie de Lessing, notamment la cri- tique (le Séminaris ? Il est vrai qu'en Hongrie la Dramaturgie ne fut connue et appréciée que vers le commencement du xix^ siècle, mais elle était assez répandue à Vienne Sonnenfels, dans ses Briefe ûber die wienerische Schau- buhne (1767-1769), s'en est inspiré. En tout cas Bessenyei ne dut guère subir l'influence de Lessing, puisque malgré tout Voltaire resta son idole.

2. A hfirmas vilézek vagy Trium-Viratus, Voltaire szerint (d'après Vol- taire) 1779.

3. Ce même Zechenter a ti-aduit assez platement d'ailleurs : Adélaïde du Guesclin (selon la transcription phonétique en usage à cette époque : Geklen Adelaida) 1772: Horace de Corneille (1781,) Phèdre (1775) et Mithridale (1781) de Racine,

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changement qui s'effectue un peu brusquement dans le carac- tère des deux principaux personnages. Cette comédie, qu'on a cru longtemps originale, est imitée de Destouches. Placé par Lessing au-dessus de Molière, le théâtre de Destouches était fort goûté dans ce temps-là à Vienne. On jouait surtout le Philosophe marié, le Glorieux, le Dissipateur, le Tam- bour nocturne, qui étaient également au répertoire de Ham- bourg.

Bessenyei eut recours à une comédie moins connue que les précédentes : V homme singulier, représentée pour la première fois en 1764 *. Destouches disait dans son Avertissement qu'il montrait dans cette pièce « un caractère assez neuf et très fertile en instructions : car il ne faut pas s'imaginer que l'Homme singulier soit une nouvelle espèce de Misanthrope ; rien n'est plus différent. Son tic, à la vérité, est de haïr les modes et les mœurs du temps, mais ce tic ne le rend point l'ennemi des hommes . . . Ses actions, dans le cours de la pièce, sont conformes à ses discours, et on ne peut pas voir un caractère plus humain... H est doux, tendre, compatissant; il regarde les hommes en pitié, sans se fâcher contre eux et n'a point d'autres défauts que la singularité qui rend ses pen- sées, ses actions, ses projets ridicules, quoique la raison et la vertu en soient le fondement. » Il se nomme le comte de Sanspair et dit au marquis d'Arbois dont la fille, une jeune veuve, a conquis son cœur : « L'honneur, la probité, la can- deur, la sagesse, feraient naître en mon cœur la plus vive tendresse » (Acte I, scène 4). En vrai philosophe égalitaire il ajoute : c Dans le plus vil objet je les adorerais Et pour le rendre heureux je me sacrifierais. » En parlant à son valet Pasquin (acte H, scène 5) il accentue encore mieux ses principes sur l'égalité. « Un homme en vaut un autre, à moins que par malheur l'un d'eux n'ait corrompu son esprit et son cœur. » Sanspair épouse la comtesse, le jeune comte d'Arbois, léger mais brave cœur, après avoir ctTrayé son

l.Voy. G. Petz : Bessenyei et Destouches, dansE, Philol, K. 1884,

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rivai, le rustique baron de la Garouffière, épousera Julie, la sœur de Sanspair.

Bessenyei, tout en s'inspirant de cette pièce, ne l'a pour- tant pas servilement imitée. Il nous présente trois couples amoureux au lieu de deux ; le plus intéressant est, sans contredit, celui que forment Parménio et Sidalis, deux jeunes disciples des philosophes français qui ont sans cesse Rousseau et Montesquieu à la bouche. Ces couples se ren- contrent chez la veuve Erestra, à laquelle Bessenyei a donné le rôle du marquis d'Arbois. D'action il n'y en a point. C'est uniquement le tableau d'une société polie, instruite, les affaires de cœur elles-mêmes sont traitées d'après les prin- cipes des philosophes. Pour opposer à cette société bien élevée, que l'auteur a pu observera Vienne, la petite noblesse arriérée de son pays, il a créé le type de Pontyi ', dont l'ignorance, les manières rudes et le parler rustique détonnent dans cette société polie. Pontyi est un de ces Magyars qui vivent sur leurs terres, isolés du reste du monde, ne lisent jamais un livre et ne savent même pas ce qui se passe autour d'eux, encore moins au-delà des frontières du pays. Ils apprennent par leur cocher les nouvelles les plus extrava- gantes sur la guerre des Turcs et des Persans, croient que l'on peut aller en Amérique sur un pont, craignent toute innovation et choquent la bonne société parleurs expressions crues. Pontyi possède encore moins d'instruction que le valet de Parménio, Lidas ; celui-ci au moins, quand il veut écrire un billet doux à Lucinda, servante de Sidalis, se sert des poésies du poétereau Jean Konyi que Bessenyei a peut- être eu tort de trop ridiculiser. Car ce soldat qui, dans les loisirs que lui laissait son service, trouva moyen de traduire en magyar « Les contes de ma mère l'Oie, » « l'Oiseau bleu » de la comtesse d'Aulnoy et même du Marmontel, semant ses

1. La pièce fut Jouée souvent sous le titre Pontyi; cette figure exerça une certaine influence sur les pièces de Gvadânyi, Charles Kisfaludy et Gaal. Voy. P. Gyulai, Introduction à la réimpression du Philosophe da,xi3 : Olcso KÔnyvhir (Bibliothèque bon marché), 1881.

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traductions de nombreuses poésies d'un style baroque et rustique, ne méritait pas d'être ainsi tourné en ridicule sur la scène. Mais Bessenyei habitué au style noble et à la grâce française déclarait la guerre à tout ce qui sentait la rusticité magyare. De son ironie amère dans la peinture du carac- tère lie Pontyi ; par aussi s'explique pourquoi il s'est écarté sensiblement de son modèle français dans la manière de représenter le Philosophe. Tandis que Destouches le ridicu- lise légèrement, Bessenyei le peint avec tant de sympathies que nous pouvons facilement y reconnaître le portrait de l'auteur lui-même. Il est vrai qu'il ne lui fut jamais donné d'épouser une femme de l'esprit de Sidalis et il le regretta toujours, surtout dans sa vieillesse. La Préface du Philo- sophe est très curieuse sous ce rapport :

« Nobles jeunes filles, dit-il, n'accusez pas ma jeunesse d'infidélité, si mon cœur n'a pu se décider ni au mariage, ni aux épanchements amoureux. Croyez m'en, je suis votre fidèle adorateur, mais les péripé- ties et l'étude m'ont rendu triste. Laissez-moi vivre, lire et écrire dans ma solitude. Si je ne peux pas être Parraénio, prenez cette petite œuvre comme gage ; que vous versiez des larmes sur mon sort ou que vous en riiez, je ne m'en soucie pas ; je resterai malgré tout votre fidèle dévoué. »

Sa comédie intitulée Laïs (5 actes en vers), éditée tout récemment *, montre également l'influence de la comédie française du xvm' siècle. Laïs est une jeune fille bien capri- cieuse. Elle ne veut pas se marier, pourtant elle a trois pré- tendants : le premier, Hippodon, est ministre ; le deuxième, Koukoulini, est un bourgeois, riche et benêt, que sa mère, la veuve Pomd, arrive à faire anoblir pour qu'il puisse pré- tendre à la main de Laïs ; le troisième est le pauvre Pélosis, qui n'a pour lui que son esprit et son mérite. Laïs, pressée

1. D'après le seul manusci-it conservé à la Bibl. de rAcadémie hongroise, par B. Lâzâr : Ancietine Bibliothèque hongroise xvi, 1899. L'original français a été vainement recherché par Rozsa dans les œuvres de vingt-trois écrivains comiques du xvni^ siècle.

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par Hippodon, lui demande d'abord de démissionner, car elle n'aime pas les situations qui dérobent les maris à leurs femmes. A Koukoulini elle trouve des manières trop gros- sières et, après bien des hésitations, elle accorde sa main à Pélosis. L'intrigue de la pièce est bien mince et les scènes bien mal reliées entre elles. Les domestiques seuls mettent un peu d'animation dans la comédie : Tulipan, le valet du ministre qui exploite la veuve entichée de noblesse et lui fait payer très cher le parchemin convoité ; Golombine, la ser- vante de Laïs qui sert d'intermédiaire entre sa maîtresse et les prétendants, sont des figures bien connues dans la comé- die française. Le bourgeois enrichi par le commerce et qui veut entrer dans la bonne société n'y était pas inconnu non plus. Cependant Bessenyei a donné tant de traits magyars à la peinture de Koukoulini et de sa mère que ces deux per- sonnages font l'effet de créations originales. Il s'est montré également original dans la peinture de l'héroïne, car la comédie française n'admet pas cette liberté d'allure chez une jeune fille. Laïs ressemble plutôt aux veuves de Mari- vaux qui, entourées de prétendants, suivent le penchant de leur cœur. Elle n'a ni père, ni tuteur ; elle agit trop à sa guise pour être calquée sur un modèle français. Le poète, tout en se mouvant dans le cadre de la comédie du xvni* siècle, a su donner à cette jeune fille quelques traits magyars.

Bessenyei en écrivant ses pièces ne pouvait guère penser à les faire représenter, car il n'y avait pas encore de théâtre hongrois. Nous devons donc les considérer comme de purs exercices qui tendaient à assouplir la langue tout en l'appro- priant à la poésie dramatique et à l'expression des senti- ments nobles. L'auteur a voulu, en même temps, dissiper les préventions de certains de ses compatriotes qui considéraient le théâtre comme une école de dépravation.

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IV

Les autres œuvres poétiques de Bessenyei, tout en attes- tant qu'il a subi l'influence de Voltaire et de Rousseau, sont supérieures à ses pièces. Il est tout naturel qu'il n'atteigne pas du premier coup la perfection, que sa langue n'ait pas encore la couleur, la fraîcheur que dans son Himfij, Alexandre Kisfaludy, le meilleur poète lyrique de ce groupe, saura lui donner à la fin du siècle ; mais il s'y trouve des passages qui font preuve d'une élévation d'idées, d'une pénétration de la nature, tout à fait remarquables. C'est rare- ment le cœur qui parle dans ces poésies, seule la mort d'une belle danseuse du théâtre de Vienne, Delfén, a pu lui arra- cher quelques accents émus. Il se plaît à exprimer des idées philosophiques et morales, comme nous en trouvons dans les Epîtres de Voltaire et dans son adaptation du poème de Pope : Discours sur V Homme. Le poète hongrois se meut à l'aise dans ce cercle ; il juge avec raison que la Muse magyare, qui jusqu'alors n'avait fait entendre que des plaintes patrio- tiques ou des chants religieux, doit tendre à exprimer des idées plus humaines, plus générales. Il avait une haute idée du rôle de la poésie ; il savait ce qu'un poète doit exprimer et, faute de pouvoir le faire lui-même, il en a au moins donné ridée dans une épître à son ami Barcsay, lui aussi membre de la garde royale :

« Quand l'âme d'un bon poète s'émeut, il appelle son cœur à la res- cousse et met tout en mouvement. Il porte la dignité dans les lois qu'il annonce ; l'amour sourjt dans ses doux sentiments. Il embrasse tout ce que veut la nature et ne se met point en guerre contre l'ordre éternel. Un pays est trop étroit pour qu'il y confine sa demeure ; il habite la nature entière : sa patrie est le monde et il en subit joyeusement les lois, dussent-elles faire saigner son cœur. De même que le rossignol qui, joyeux, se pose sur une branche verte et attend le gai soleil en chantant à plein gosier et dans son émotion chante si longtemps qu'il ensan- glante sa petite langue et fait d'inconscients efforts, car ainsi le veut la

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nature : de même le poète, s'appuyant sur le casque de Mars, posant sa droite sur le bouclier de Phébus, s'avance en souriant vers le Parnasse entouré de ces deux divinités, et de là, contemplant le monde, chante avec des soupirs, les combats et l'amour. Lui aussi fait des efforts, comme le rossignol, comme lui perd son sang et réjouit les autres par sa mort ».

Un sentiment très vif des beautés de la nature se mani- feste dans la description du couvent de Mâriavôlgy, situé au milieu des forêts ; dans la peinture des bords de la Tisza, quand les rayons du soleil levant dorent les herbes, que le brouillard se dissipe, que la rosée perle sur les feuilles des saules que, tout à coup, la nature se réveille de son sommeil :

« Les forêts retentissent de mille sons, les oiseaux gazouillent avec les gais chasseurs, les chiens aboient, le cor de chasse au loin résonne, les arbres gémissent sous la cognée, la barque du pêcheur glisse sur l'eau; il cherche sa proie sur le terrain brumeux ».

Les tristesses de l'hiver, puis la joie du renouveau, le spectacle varié de le nature à laquelle le poète avait voué un véritable culte car elle est la vérité dont il ne faut jamais s'écarter; elle alimente ton sang, remplit ton cœur et règne sur ta raison ») font l'objet d'autres pièces fugitives. Elles sont remarquables parce qu'on y perçoit pour la première fois en Hongrie, l'influence de Rousseau, D'autres poésies décrivent la danse de M"'' Delfén « dont la vue fixe la pensée et la réflexion », les fêtes d'Esterhàz données par le riche magnat en l'honneur de l'ambassadeur français à Vienne, qui fut reçu et amusé « à la française » en terre hongroise; l'incendie de Debreczen oii nous retrouvons les réflexions de Voltaire lors du tremblement de terre de Lisbonne.

La Muse de Bessenyei est cependant la Raison ; elle l'inspire plus souvent que les beautés de la nature; elle est son guide dans les poèmes de longue haleine. Mais le disciple de Voltaire s'arrête au seuil de la révélation. Tout en reconnaissant un seul christianisme et en se moquant des prêtres, de la super- stition et des symboles extérieurs du culte, il ne se risque pas

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à critiquer la foi elle-même. Au fond de toutes ses poésies on trouve l'amour de la patrie et le désir ardent de la voir par- ticiper au mouvement intellectuel des autres peuples qui, eux, chantent ces belles choses dans leur langue nationale. De même que Voltaire avait adapté YEssaij on man de Pope, l'écrivain magyar a pris ce poème didactique et l'a arrangé à son goût*. Ne sachant pas l'anglais, il est tout naturel qu'il se soit laissé guider par la version française. Cependant V Épreuve de l'homme n'est pas une pure traduction ; elle s'écarte sensiblement de Voltaire et de Pope quoiqu'elle s'inspire d'eux. Bessenyei écrivait à ce propos à son ami Barcsay :

« Beaucoup de monde croit que j'ai traduit ce poème de Pope; tu sais que ce n'est point une traduction. J'ai seulement puisé l'inspiration dans Fauteur anglais, mais mes pensées sont beaucoup plus nombreuses que les siennes. »

Ce poème est la glorification de la philosophie optimiste. Le véritable objet des recherches humaines c'est l'homme, capable de trouver son bonheur dans ce monde ; le mal est nécessaire; toutes les dissonances forment, en s'unissant, une harmonie parfaite ; le vrai bonheur est dans les bonnes mœurs. L'homme perdu dans le doute ne peut être guidé que par la nature :

« Il existe dans l'homme un bon sens inné, que ni diable, ni enfer ne peuvent lui arracher; quelques persécutions que lui fassent subir les meurtriers de l'esprit, les doctes qui se révoltent contre la nature, l'esprit conserve malgré tout son saint tribunal et instruit l'homme des vérités qu'il renferme »,

1. Az embernek prùhdja, 1712. Une seconde rédaction (encore inédite, manuscrit Quart. Hung. 136 du Musée national de Budapest) diffère sensible- ment de la première. Bessenyei, qui écrit pour des ignorants, comble les lacunes que Pope a laissé subsister. Voy. Zâvodszky, ouvr. cité, p. 136. Les ouvrages anglais furent traduits, à cette époque, d'après des traductions françaises.

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dit ailleurs le poète. Ce culte de la raison et de la nature rend Bessenyei souvent injuste envers les anciens. La préface de ce poème est très caractéristique sous ce rapport. Elle détonne avec le culte de la littérature latine, le seul que la Hongrie du xvni' siècle connût. Bessenyei est le porte-paroles des modernes. Virgile, si souvent traduit et imité, ne le con- tente plus : ^

« Il est vrai, dit-il, que si nous ne regardons que la langue, la nature, la description des animaux^, nous devons l'admirer, mais dès que nous y cherchons la science et la philosophie, nous ne pouvons plus le louer. Dans cent vers de Pope, il y a plus de philosophie que dans mille de Virgile... Mais parce que les anciens ont été nos maîtres nous leur subordonnons les modernes, même quand ceux-ci les dépassent. »

Dans l'œuvre considérable de Bessenyei nous ne trouvons, en effet, nulle trace d'études anciennes. Il est le premier représentant des humanités modernes et principalement des humanités françaises. Il n'a traduit que le premier chant de la Pharsale de Lucain \ encore ne s'est-il pas servi du texte latin, mais de la traduction de Marmontel et comme l'écrivain français il Ta traduit en prose, ce qui est tout à fait contraire aux habitudes magyares.

Dans sa solitude, l'ancien garde du corps a continué ses méditations sur l'homme et la nature. Il a consigné son tes- tament philosophique dans un manuscrit énorme auquel il a travaillé sept ans (1794-1801) et qui ne devait voirie jour qu'en 1898 ^ Il l'a intitulé : Les lumières de la nature ou la saifie raison, titre qui indique suffisamment l'esprit de cette compilation en 10,405 vers. Ce poème prend l'homme dès sa naissance, l'accompagne à travers toutes les positions sociales, le montre en rapport avec la nature environnante, en lutte avec les passions sociales, religieuses et politiques, le conseille et le dirige en tant qu'il est membre d'une

1. Lukanvs elsô Konyve, 1776.

2. A lennészet vilnga varpj a jozan okossdg, édité par Jean Bokor [Ancienne Bibl. hongroise VIT).

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famille et d'un Etat et ne le quitte qu'au moment de sa mort. Bessenyei se propose moins, en ramenant tout à la nature, de prouver l'existence de Dieu, qui pour lui ne fait point de doute, que de mettre en lumière l'harmonie qui règne dans le monde. Il n'est pas le philosophe d'une seule école, il n'a même pas de système préétabli. Il suit, d'une part, Voltaire dans ses raisonnements sur le bien et le mal, sur les lois immuables de la nature, sur la responsabilité et l'immorta- lité de l'âme et dans sa lutte contre le matérialisme ; d'autre part, il anime, en y mettant de son cœur, ces froids raison- nements. Il combine Voltaire avec Rousseau en abordant les grandes questions de la vie avec toute la chaleur de son âme. La religion occupe aussi chez lui plus de place que chez eux. Dès qu'il regarde le monde, il a la preuve de l'existence de Dieu, et cette existence lui inspire une grande sérénité en face du mal. Il raisonne en optimiste :

« II n'y a pas de bonheur constant sur la terre, mais il n'y a pas non plus de malheur éternel. Le plaisir et la douleur habitent ensemble ; il n'y a pas de repos sans peine préalable. Si tu te reposais toujours, tu n'éprouverais jamais le repos et en dormant éternellement tu ne dor- mirais point. Tu es toi-même ton ange et ton démon ; tes peines, tes plaisirs sont le châtiment et la récompense de ton sort... Sache qu'il n'y a pas de douceur sans amertume, point de santé sans maladie. »

Le progrès de l'esprit humain fortifie l'homme dans sa lutte contre le mal et rend ainsi sa vie plus heureuse. La Providence ne contrarie point les lois de la nature et s'iden- tifie avec elles.

Souvent l'âme calviniste de Bessenyei se révolte contre cette philosophie dont il se fait l'interprète ; souvent^ par* une note, il réfute ce que le vers a proclamé, mais il lui est si difficile de s'écarter de son cher Voltaire ! Il lui sacrifie même le dogme de la prédestination. Il est pour la liberté de la volonté : nier cette liberté, c'est nier notre person^ nalitéi D'ailleurs, les l'eligions comme les institutions sociales et les mœurs, se développent et changent et ne Sont

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pas exemptes d'erreur. Nous devons nous attacher à notre religion, mais l'imposer aux autres est un crime. Avec les progrès de la science se développe la tolérance et par cela même la vertu et le bonheur. Les religions sont multiples, mais les actions ne peuvent être que bonnes ou mauvaises. La vraie religion est sereine et riante ; elle n'est pas opposée à la tranquillité et à la douceur ; ses lois ne sont pas cruelles, ni gênantes. La tolérance est la bonté naturelle de l'âme; le fanatisme n'est que scélératesse. Aussi s'en délourne-t-il avec horreur toutes les fois qu'il en trouve des exemples dans l'histoire. Mais ce n'est pas contre le clergé qu'il se révolte, c'est contre l'Ancien Testament et contre l'esprit du peuple juif. Partout nous retrouvons les idées chères à Voltaire, sauf vers la fin de son poème quand il parle de l'âme et de l'immortalité. Pour Voltaire nous nageons dans une mer et nos yeux ne voient pas la cote : Bessenyei croit fermement que cette côte existe. Au milieu des doutes dont son âme est tourmentée c'est un port de salut :

« 0 immortcalité ! douce consolation! espoir fugitif! gloire, croyance et foi! Objet de notre morale, majesté divine, instinct de notre âme, félicité éternelle ! Heureux celui qui croit en toi et dont l'àme repose en toi sans douter !

Ce long poème qui, dans l'esprit de Bessenyei, devait éclai- rer et instruire, resta en manuscrit. La censure sous Fran- çois II était trop ombrageuse pour permettre l'impression de pareilles œuvres. Aujourd'hui qu'on peut lire ce poème, on voit que l'auteur, tout en parlant de l'homme, en général, a surtout en vue son pays. Dans les parties concernant la société, la culture de l'esprit, la langue nationale, il pro- digue des conseils dont ses contemporains auraient pu profiter.

Le poème de Voltaire qui a le plus occupé et charmé les écrivains magyars de cette époque est la Henriade, Son iiifluence sur la poésie épique se fait sentir jusqu'au com-- inencement du xix' siècle. Elle a servi de modèle à Besse-

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nyei dans son épopée en six chants : Le roi Mathias \ Si pour Voltaire, l'idéal du bon roi est Henri IV, pour l'écri- vain hongrois c'est Mathias Gorvin (1458-1490), qui unissait la gloire militaire à l'amour de la science, s'entourait de savants et d'écrivains et avait réalisé un des vœux les plus chers de Bessenyei : la création d'une société savante. Cette épopée suit plus rigoureusement l'histoire que la Henriade. Elle raconte les guerres de Mathias contre les Tchèques, ses querelles avec son oncle Michel Szilâgyi, sa campagne de Turquie, récit oii se trouvent quelques belles descriptions de bataille et s'arrête à l'année 1468. Nombreuses sont les réflexions sur les misères de la guerre et sur l'inutilité des luttes religieuses. Nous y trouvons, comme dans le modèle français, l'allégorie et le rêve. La Nature, cette grande déesse de Bessenyei, demande secours à Dieu contre les belligé- rants, car elle craint qu'on ne respecte plus ses lois. Mathias, en revenant blessé de Moldavie, a un rêve en tout semblable à celui de Henri IV. L'âme de Szilâgyi lui fait visiter les ombres de ses aïeux. Au séjour des ombres, il voit le roi André II (1205-1235) croisé, qui lui dit l'inutilité de ses combats en Terre-Sainte. Il exhorte Mathias à faire la paix, à rendre le peuple heureux et à éviter les mauvais conseils :

« La f^'loire des guerres est nulle si la raison n'en est pas divine. Sois homme, regarde la nature et apprends à connaître le genre humain. N'attaque pas celui qui ne pense pas comme toi car tu n'es pas respon- sable de ses croyances. »

L'âme du grand Hunyad lui parle dans le même sens. Podiébrad prononce un discours véhément contre Rome qui, dans son fanatisme, arme chrétiens contre chrétiens. L'arche- vêque Jean Vitéz, le grand humaniste, se fait l'avocat de la

1. Mnlyàs Kirdhj, composé vers 1178. Manuscrit de la Bibl. de rAcadémie hongroise. Quelques fragments en ont paru dans le Musée magyar de Ba- csânyi, t. I, (178^-1789).

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tolérance et engage le roi à faire la paix avec le roi de Pologne, Casimir. Mathias y consent, l'ange de la paix des- cend sur son armée et le démon de la guerre s'enfuit.

C'est une première, mais encore bien faible imitation de l'épopée voltairienne en Hongrie. La Henriade ne tarde pas à être traduite ' et à inspirer des épopées d'un souffle plus fort, notamment la Hunmjade de Paldçzi Adam Hor- vâlh (1787).

L'œuvre en prose de Bessenyei, en grande partie inédite, montre encore mieux l'influence exercée par la philosophie française au xvm^ siècle. Elle se compose de deux romans, de plusieurs travaux historiques, de quelques recueils et dis- cours et d'un ouvrage récemment publié sous le titre : L'Ermite de Bihar ^

Le premier roman ne nous est connu que par la traduction hongroise que le jeune Kazinczy en fit étant encore élève à Sârospalak ; il l'intitula : La conversion à la religion chré- tienne des américains Podotz et Casimir (1776). L'original en est perdu, on croit qu'il était écrit en allemand et portait le titre : Die Amerikaner. Podotz et son fils Casimir, nés en Amérique ils adoraient le soleil, sont jetés tout à coup dans le pays des Mahométans. Ils continuent à y célébrer le culte du soleil dont les effets bienfaisants sont décrits dans quelques belles pages, les meilleures de tout le roman. Les Musulmans veulent les convertir et les amènent à Constanti- nople; les Américains sont frappés de l'ignorance absolue dans laquelle les prêtres maintiennent le peuple. Le grand mufti a beau les catéchiser, Podotz déclare que Mahomet n'est

1. Par Péczeli en 1786, par Szilâgyi en 1789.

2. A bihari remele varjy a vildf/ igy mefjyen (L'Ermite de Bihar ou Ainsi va le monde) édité par F. Széll. Debreczen, 1894.

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qu'un imposteur. Cette déclaration excite la colère des prêtres qui commeneentà les frapper. D'autres Américains déjà con- vertis et vivant à Gonstantinople comme esclaves se révoltent contre les muftis et en tuent un grand nombre. Podotz et Casimir se sauvent de la ville. Ils rencontrent un moine qui s'intéresse à eux et les comble de bienfaits. Ils embrasseront le christianisme, car comme dit le petit Casimir : « Cet homme sert un bon prophète, car il est humain, bon et miséricor- dieux. » Ce petit roman a plaire à l'entourage de Marie- Thérèse, car il oppose le fanatisme des Turcs à la bonté des chrétiens ; la cruauté des uns à la charité des autres. Il s'in- spire de Voltaire dont ïlngémi vient également du Canada et au Mahomet duquel Podotz a emprunté ses invectives contre le prophète.

Le roman à thèse philosophique et sociale fait ainsi son apparition, grâce à Voltaire, dans la littérature magyare. Bcs- senyei et ses imitateurs feront aussi beaucoup voyager leurs héros qui viendront tantôt de l'Amérique, tantôt de l'Asie et ne seront au fond que des Hongrois. Ils parleront de tolérance avec Bessenyei, prêcheront la suppression de l'esclavage dans les récits de Pierre Vajda,vers 1840, jusqu'à ce qu'enfin l'école romantique donne au roman une forme nouvelle.

Le second roman de Bessenyei : Le voyac/e de Tariménès est encore inédit'. Ecrit vingt ans après sa conversion au catholicisme, loin de la Cour, dans sa solitude de Bihar, ce roman est le fruit de nombreuses lectures et de méditations. Il expose un conflit entre la tradition et la philosophie des lumières, entre la vie sociale des Hongrois à la fin du xvm^ siècle et les idées réformatrices qui hantaient l'écrivain. C'est une imitation de Candide ^ et de V Ingémi, mais une imitation lourde et très délayée. Elle manque de concision et le récit

1. Tarimeiies ulazâsa^ Mscrit Quart. Hung. 1016 de la Bibi. du Musée national de Budapest, mais qui ne contient que les livres IV et V; le texte intégral des trois premiers livres fut acquis parle Musée en 1886. Voy. sur ce roman, Beôthy, ouvr. cité, II, p. 303 et suiv.

2. Un anonyme a donné une traduction de Candide en 17&3.

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est mal adapté à la thèse soutenue. L'écrivain magyar dis- serte trop ; son roman est un recueil de discussions politiques, philosophiques et religieuses. Ses personnages sont des enti- tés et non pas des caractères. Cependant au milieu de ces dissertations on trouve quelques pages empreintes d'une grande mélancolie et surtout quelques satires qui ne manquent pas de vigueur.

Il est facile de substituer les noms historiques aux noms bizarres dont Bessenyei a affublé ses héros. Ce roman est la glorification de Marie-Thérèse sous le nom d'Arténis; Buzor- kan est Frédéric II ; Trezéni est van Svs^ieten, le sage conseiller de la reine qui a réformé l'instruction publique dans le royaume ; Kantakuczi est Bessenyei et Ténéri n'est autre que Schônbrunn '.

L'antique manoir deTariménès à Médénia tombe en ruine, pendant que le maître écrit l'histoire des temps anciens. Il cherche un précepteur pour son fils, le jeune Tariménès et le trouve en Koukoumedonias, pastiche de Pangloss, qui sous un pédantisme calviniste, cache beaucoup de bon sens. Le maître et l'élève commencent leur voyage. Ils arrivent d'abord à Puczufalu chez Kantakuczi dont la conversation pleine d'ironie et de scepticisme montre Bessenyei, désabusé, retiré du monde, au milieu de ses pâtres et de ses bouviers, dans sa demeure délabrée le vent souffle au travers des vitres cassées, les fauteuils n'ont que trois pieds. Un chien pelé couché à ses pieds est le symbole vivant de la pauvreté. Le vieux philosophe a tracé dans ces pages un tableau mélanco- lique de sa retraite. Les voyageurs quittent la puszta et arrivent au château de la reine Arténis. Ténéri-Schônbrunn, le Versailles de la Cour de Vienne avec ses splendeurs et ses belles princesses, excite leur étonnement, mais la reine sur- tout les charme. Sachant que les étrangers sont venus pour étudier la loi et la religion de son pays, elle leur tient des dis-

1. Ténéri est une réminiscence de Vénéri, près de Turin, que Bessenyei avait vu lors d'un voyage en Italie et dont il décrit le charme dans Holmi (Mélanges)(

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cours fort intéressants : « La puissance est plus forte quand elle est plus juste; plus stable quand elle est plus clémente. En vain le roi est glorieux si le peuple gémit sous le joug. Toute la philosophie du monde ne peut persuader à un homme affamé qu'il est rassasié. Celui-là seul gouverne vrai- ment dont le pays prospère et qui prodigue les biens à son peuple. » Le lendemain arrive le sage du pays, Trézéni, le soutien du trône, le voltairien Yan Swieten que la reine consulte volontiers malgré l'opposition des jésuites. Il n'est pas venu seul, il a avec lui le sauvage Kirakadès qui veut s'initier aux progrès de la civilisation. C'est l'Ingénu de Vol- taire. Dans ses questions continuelles, dans son étonnement on sent percer la satire contre les cérémonies de la Cour, contre le mariage, les théologiens et les abus du pouvoir. Trézéni conduit les trois étrangers dans sa demeure isolée et commence leur instruction. Il disserte, en voltairien qu'il est, sur les rapports de la civilisation et de la nature, sur les devoirs de l'homme, sur le fondement de la société civile, sur l'essence de la religion et de ses cérémonies. Il parle de l'influence bienfaisante de la science, du contentement dans les limites de la nature et dissipe les doutes qu'expriment ses interlocuteurs.

Les discussions politiques nous montrent que l'idéal de Bessenyei était la monarchie constitutionnelle ; une large tolérance en matière de religion, le soulagement des pauvres serfs attachés à la glèbe et une notable diminution de la puissance du clergé. Le IIP livre du roman nous fait assister à une sorte de Diète idéale. On y décrète la soumission des prêtres au pouvoir royal, la confiscation de leurs biens, leur exclusion des tribunaux civils, l'expulsion des fakirs et des derviches, c'est-à-dire l'abolition des Ordres et avec eux de la censure ; on y établit la liberté de conscience et un code pénal plus humain. Mais, en vrai noble, Bessenyei trouve juste que la noblesse soit exempte d'impôts et jouisse de privi- lèges ! « Que Dieu préserve les paysans de l'égalité » dit un de ses personnages.

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Nous assistons ensuite à une guerre d'oiî Arténis sort vic- torieuse grâce à son courage, aux sacrifices de son peuple, à la bravoure des soldats, à la capacité des généraux. Malgré la piété exagérée de la reine et sa manie de faire des prosélytes, Bessenyei l'excuse et lui oppose le roi de Jajgadia, Buzorkan, véritable tyran qui veut occuper le pays d'Arténis sous pré- texte qu'une de ses aïeules y a gouverné six siècles aupara- vant. L'autocrate Buzorkan dit : « Je suis riche parce que mon peuple est pauvre ; puissant parce que mes sujets sont des serfs. La richesse rend le peuple orgueilleux, la liberté le rend mutin. Il faut l'appauvrir pour pouvoir le dominer. » Mais son armée d'esclaves est battue, lui-même livré à la reine. Elle ne veut pas occuper Jajgadia et laisse le peuple libre d'élire un autre prince.

Après cet épisode guerrier nous assistons, comme il con- vient dans tout roman, à l'épisode amoureux. Le ton des conversations et des lettres rappelle celui du Philosophe ; le jeune homme surtout nous exaspère avec sa logique froide. Ce ton ne convient pas à Tomiris. « Je ne peux pas embrasser tes raisonnements, lui dit-elle, ni toucher de mes mains tes hautes pensées. Un baiser vaut mieux que toute ta philo- sophie. » Avant de se marier il faut que le jeune païen se convertisse. Tariménès court vers le grand prêtre Hélio- poszi. Il y a une scène très amusante quoique, à travers la raillerie, on y démêle la douleur de Bessenyei. Toute l'amertume qu'il a éprouvée, en 1779, lorsqu'il fut mis dans la nécessité d'abjurer sa foi, lui monte du cœur aux lèvres, La haine et le mépris lui dictent ces pages il con- damne l'hypocrisie et la lâcheté. Tariménès sort de chez le grand prêtre tout bouleversé. Il raconte à Trézéni comment on l'a forcé à croire que le mur blanc était noir, qu'il ne marchait pas sur la terre, que les hommes volaient avec des ailes avant de l'admettre dans la communauté. Trézéni le console en lui disant qu'il ne faut pas accepter ce qui répugne à notre raison, tout en maintenant que le peuple a besoin d'une religion et d'un culte. Tomiris console, à son tour, son

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liancc : « Tu pourras croire dans ton for intérieur ce que tu voudras. La religion sans foi est une nécessité, conséquence de la faim et des conditions matérielles de la vie. » La reine unit enfin les deux jeunes gens qui partent avec Koukoumé- donias pour le manoir des parents de Tariménès.

Telles sont les premières imitations des romans de Vol- taire en Hongrie. La censure a trouvé sans doute que les attaques contre le clergé y étaient trop visibles et n'a pas autorisé leur impression. C'est pourquoi les autres membres de l'Ecole française traduisent et imitent les romans cheva- leresques du xvn^ siècle d'où toute allusion politique ou reli- gieuse est bannie. Le public se nourrira de ces imitations et ignorera les hardiesses de l'Ermite de Bihar.

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Il nous reste encore à examiner le dernier groupe des œuvres de Bessenyei. Ce sont des ouvrages philosophiques et historiques se fait jour, outre l'influence de Voltaire, celle de Montesquieu. De tous ces travaux on n'a publié que V Ermite de Bihar en 1 894 * , les autres sont en manuscrits à la Bibliothèque du Musée national de Budapest. L'ermite est Bessenyei qui sort de sa retraite pour se réjouir du spectacle du monde et pour porter son effort sur les questions qui se sont si longtemps imposées à son âme. « Jamais, dit-il dans une note de cet ouvrage ", on n'a philosophé de cette façon dans un livre hongrois. Toutes les lectures, les expériences, les réflexions et les sensations de ma vie sont condensées dans ce livre. » Ce sont des articles détachés sur le libre arbitre, la conscience, les sensations, la vérité, la nature, la renommée, la force, le mérite, le malheur, l'orgueil, la fai-

1. La deuxième partie de ÏErmite de Bihar intitulée : La